Journal d'un Bartolo

Publié le par Jovialovitch

   
       Lorsque le ciel bleu décline et qu’il charrie de gros nuages glacés, avec leurs lots de pluie et de brouillard, quand le temps s’allonge et devient plus plat sous le poids de l’ennui : quand c’est tous les jours dimanche et que lundi n’arrive pas ; quand la journée commence sans aurore et la nuit sans crépuscule ; quand c’est le matin tout le jour et que le soir est déjà nuit ; quand la beauté se fait souvenir et le silence compagnie : quand rien ne passe, et que tout dure, quand l’immobile empoussière le mouvement et qu’il semble que les pendules sont en panne ou que leurs aiguilles s’épuisent à remonter la pente entre six heures et minuit…

       Quand l’odeur n’est plus que « renfermée » et que le gris colore chaque couleur. Quand les pensées se font plus profondes tout en étant plus creuses, quand on voudrait se changer les idées mais qu’on a peur de choisir, quand l’envie se meurt et que le besoin ne dit plus rien. Quand le joie, ô Jésus, ne demeure plus et que l’ombre d’un triste poignard vient s’immiscer dans les maisons. Quand ça devient mou, tout ça ; quand ça perd de son goût, parfois ; quand on se répand sur les trottoirs et que les rues perdent leur nom ; quand on ne dit plus rien, quand on préfère se taire, quand on ne bouge plus et qu’on en en reste là.

        Quand on en vient à la solitude, quand les autres font peur et qu’on les évite : quand on veut s’évader de leur regard, quand on veut être seul, qu’on n’en peut plus d’avoir honte, ni d’être toujours coupable : quand on en a marre de s’excuser. Quand on est las. Et quand le gris se fait plus sombre encore et que tout énerve, exaspère et dégoûte : quand la nullité du monde et des hommes éclate au visage, quand l’absurdité déforme les plis méprisants de leur tronche de pâques, quand plus rien n’est beau, que le laid s’infiltre partout, quand on en viendrait à tout casser, à tout assassiner, à tout détruire,  y compris soi-même, alors… alors…

        Alors là, dans ces moments, moi, ce que je voudrai, c’est rentrer dans une musique à nulle autre pareille : une musique en forme de sourire, légère comme un jeune fille ; une musique de voix d’hommes et de femmes haut perchées, avec dans leur dos des clarinettes pointues comme des baisers d’adieux : une musique qui viendrait tout droit du soleil de l’Italie, une musique qui sentirait bon la Toscane et le parfum de l’amour ; une musique de souplesse et de joie, comme seul sait en faire Rossini ! Ah, comme je voudrai vivre dans uns de ses opéras : on serait libérés et volubiles, heureux dans l’infini félicité d’un chant d’allégresse qui durerait des heures d’extase et de pardon ! Notre vie ne serait plus que mouvement, rythme et couleur chatoyante ! Et nous chanterions gaiement des airs qui viendraient de nulle part, et qui éclateraient dans la puissance de leur emballement, en s’élevant si haut qu’ils toucheraient en riant les étoiles du ciel !  Des frissons nous parcourraient, et nous serions heureux, fous, pleins de fougue et d’espoir ! Je te le dis, cher journal : ce n’est que dans un opéra de Rossini que nous mènerions enfin des vies de qualité, de qualité, de qualité…

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Publié dans Journaux intimes

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