Louis Vidal, nous voilà ! - L'essor
2.
La vie de Louis Vidal est certes un chant d’amour ; mais pas n’importe lequel. C’est un chant fait bien sûr de goût français : il est exquis, suave et élégant, léger comme une paupière d’enfant, d’une pureté de nacre, duveté comme de la soie, et parfumé ainsi qu’un jardin d’ordre et de nuages ; mais il est aussi rempli de mi-bémols et de decrescendos, avec des violons qui sanglotent et des notes aiguës qui donnent des frissons de chagrin. On ne sait pas au fond si la vie de Louis Vidal est en « majeur » ou en « mineur » ; ce que nous savons seulement, c’est que le premier mouvement en est très ample, très pompeux, et finalement, très… allemand.
La France a vu naître son plus digne représentant dans ce qu’il conviendrait d’appeler ses entrailles. Louis Vidal est en effet de la campagne ; il y passe toute son enfance, dans la ferme de ses parents, un peu en bordure du village ; il fait froid l’hiver, et on travaille rude pendant la moisson. Louis Vidal a sept ans lorsqu’il comprend qu’il est le plus français de tous les hommes : c’était le jour de son anniversaire, le 14 juillet. Le jeune enfant, guilleret tout plein, se trouvait alors sur la place du village, où il avait joué au loup avec ses copains ; il courait maintenant jusqu’à chez lui, où l’attendait une bonne Forêt-noire (son gâteau préféré) avec sept bougies dessus, et tout plein de cadeaux autour. Mais voilà qu’il trébuche, et s’effondre par terre…
Louis Vidal a mal et il a envie de pleurer : ses paumes le piquent, elles saignent et des petits cailloux rentrent dedans ses plaies. L’enfant se frotte les mains, et les genoux, qui lui font mal, aussi ; quand il veut repartir, il fait un pas, rapide et décidé, mais il s’arrête brusquement, saisi par la surprise : il y a quelque chose en face de lui, quelque chose d’extraordinaire, de haut et de puissant. L’enfant connaît bien cette chose, il l’a déjà vu, tous les jours même, et depuis des temps anciens ; mais là, il venait soudainement d’en saisir toute la substance, et pour la première fois, il se rendait profondément compte que cette chose familière « existait ».
C’était le monument aux morts. Le jeune enfant avait la tête fixé sur son socle, noirci d’un bouleversant épitaphe, avec du laurier et du respect ; puis, pliant le coup, il élevait son visage sur la colonne élancée d’albâtre gris, en forme de rectangle pyramidal, où était inscrit avec gravité les noms de tous ces illustres villageois « morts pour la France » dans la fureur de la Grande Guerre. Au terme de cette alabastrite d’airain, l’enfant découvrait un globe, parfait, surplombé d’un coq sublime et farouche, qui trônait dans l’azur comme un sphinx indompté, en poussant fièrement son chant gaillard de volonté et de puissance.
14 juillet oblige, des gerbes funèbres, disposées à la mémoire de ceux qui tombèrent naguère au champ d’honneur fleurissaient avec une digne mélancolie autour de l’imposant cénotaphe : elles semblaient à Louis Vidal comme un reproche de son odieuse conduite. Il se sentait coupable ; coupable de mettre son anniversaire devant la patrie ; coupable, mais déjà pardonné : des drapeaux tricolores flottaient de toute part, et déjà, dans ses oreilles, la Marseillaise résonnait, comme au plus fort des grands jours. Il se sentait inonder d’amour et de patriotisme. Il venait de comprendre qui il était vraiment : « Louis Vidal, le plus français de tous les hommes ». Sa vie avait un sens désormais : un bonheur intense envahissait son corps chétif, et au plus fort de son exaltation, il décidait, pour des raisons de patriotisme évidentes, de ne plus manger de Forêt-noire.