Journal d'un surhomme qui fatigue
Ça va mal. Je flanche, j'ai l'impression que je faiblis terriblement, que je retombe dans la détresse, ou l'illusion, je ne sais pas ; j'ai perdu tout de ma puissance ; je ne me dépasse plus que guère. Mais qu'est-ce qui se passe, faut-il mettre un terme immédiatement à cette déchéance qui me touche-là : en somme, dois-je en finir maintenant alors que je suis encore dans la force de l'âge, mais que je décline dangereusement. Et puis j'ai mal à la tête.
J'allai bien pourtant. Chaque moment, je le prenais en dansant ; j'y adjoignais une musique de l'affirmation démesurée et de l'innocence ; je ne sais pas ce qui se passe, et si je sais bien que ce qui ne me tue pas me rend plus fort, j'ai tellement peur d'agoniser. C'est là la seule sentence qui tambourine dans ma tête, et dans même tout mon corps : « Tu ne passeras pas l'hiver. Tu ne passeras pas l'hiver. Tu ne passeras pas l'hiver... » Çà n'arrête pas, qu'est-ce que ça signifie. Faut-il que je devienne fou, moi aussi ? Non c'est impossible, je ne peux pas douter comme cela, je suis encore un surhomme qui, définitivement, à dépasser sa détresse humaine, trop humaine, et qui s'est interdit toute illusion. Et là pourtant, je m'effondre lamentablement, je ne dis plus rien, je suis dans le silence intenable d'une douleur qui veut m'épuiser, je découvre que tout mon être est une plaie béante que je n'ai pas combattu assez et qui veut me renverser, me détruire, provoquer ma chute, car je suis moi-même mon plus grand danger ; j'ai sous-estimer ma faiblesse qui finira par balayer ma pauvre force, si belle et si haute et si fragile.
Plus le temps va, plus mon existence ralentit, s'épuise de tout son nectar qui auparavant jaillissait sans se jamais tarir, ce nectar si sucré et dionysiaque dont je ne peux plus souffrir la présence car mon nectar s'est transformé en un poison si noir et si âpre, qu'il me perd, un poison dont je meurs. Je ne me dépasse plus que guère, je le répète car cela me hante, m'angoisse d'une si terrible et fatale façon. Je commence à me demander où il faut finir, et pourquoi avoir commencé, alors que chaque soir et chaque matin je répondais oui au démon qui venait sournoisement se glisser dans ma plus reculée solitude, je le défiais toujours sans perdre de mon audace et de ma dignité ; je vénérais l'éternel retour comme j'embrassais mon destin, dans la gravité la plus totale, je ne flanchais pas devant ce oui que je hurlais gaiement, tout en sachant. Aujourd'hui, je sais encore, mais toute ma joie s'est évaporée, elle a emporté avec elle mon amor fati, chaque chose que j'avais combattu et dont j'avais triomphé, tous mes repères dangereux s'ôtent sans que je n'en puisse rien garder, je retombe dans la morne satisfaction, dans tout ce qui rassure, je me remets à chercher la vérité, cela ne va plus, il me faut impérativement décider ; être une dernière fois un surhomme pour le rester à jamais, choisir la mort volontaire pour triompher une ultime fois, pour à nouveau se vouer à mon grandiose destin, car tel est mon destin, celui de mourir maintenant, ici, tout de suite. Je ne veux pas m'épuiser incessamment pour en finalement périr dans vingt ans, je ne suis pas assez faible ; et je ne veux pas de la douleur comme confort et dernier compagnon. Quoique. Je suis si malade, si médiocre, si foutu. Et j'ai tellement mal à la tête. Après tout, je vais quand même essayer de prendre un Efferalgan, ça ira peut être mieux demain, on sait jamais. Et alors ? Si Zarathoustra s'était choppé la grippe, qui dit qu'il ne se serait pas foutu un suppositoire dans le fondement ?