Les Carnets du dictateur, des courbes relations III

19 de novembre
L'affreux moment, le voici. J'étais allé voir Célestine et sa sublime maternelle ; cela faisait déjà un mois que je me refusais à lui rendre visite, mais je ne sais plus trop pourquoi il me fallut ce jour là, la visiter ; sans doute pour les brioches brûlantes que ne cessait décidément pas de faire sa mère. En fait, je crois me souvenir, Célestine m'avait elle-même prié de venir la voir car elle voulait m'annoncer quelque chose d'important, et j'avais hardiment choisit de venir pour le gouter. Enfin Célestine, prévisible que j'étais, l'avait prévu. Elle me fit asseoir et on nous apporta les viennoiseries sur de charmants petits plateaux fort colorés que je n'avais jamais vu. Il y avait avec Célestine, nonobstant sa mère, un être particulièrement laid et sensiblement obèse. Je crus d'abord, tandis que je ne l'avais encore que guère observé, qu'il devait être le tourtereau fou amoureux de Célestine, et qu'elle l'aimait autant, pouvant accabler cet homme, mou et sans vitalité, de sa tyrannie pouponnière. Seulement, après un examen appuyé de la chose informe, je compris que Célestine n'avait pu se laisser séduire par cet être dépourvu de beauté et de tact. Et effectivement, elle me le présenta, et j'appris qu'il était en vérité un cousin éloigné de Célestine. Je fus immédiatement amusé par l'emploi du « éloigné » auquel Célestine porta un soin tout particulier à l'appuyer, l'appuyer tant, que l'éloigné cousin se sentit obligé de reculer en esquissant un sourire forcé mais qui n'était même pas un sourire.
C'est alors que Célestine m'annonça qu'elle allait déménagé. Je ne fus pas touché par cette annonce ; au fond, il y a longtemps que Célestine ne comptait guère pour moi. Enfin, je lui demandai par politesse sur quelle ville mettait-elle le cap. « La Rochelle ! » fit-elle avec une sorte d'exaltation qu'elle sembla ne point maîtriser tellement sa voix monta dans les aiguës d'une façon si entraînée.
Nous discutâmes ensuite longuement avec sa mère sur leur nouvelle vie qui se préparait ; il n'y avait que le cousin, Mathias ! (c'est dire si il était con), qui ne disait rien, absolument rien. Le mutisme total. Pourtant, le bougre saisit un moment, fort habilement je dois dire, pour me glisser à l'oreille qu'il était fasciné par moi et qu'il voulait m'inviter chez lui, à la campagne. Ce que je retins de ses paroles, fut que j'exerçai sur lui une fascination, voilà une chose dont je rêvais parfois, moi qui souvent avait été fasciné par d'illustres inconnus que je pouvais observer durant toute une soirée, etc. Ainsi donc, je me fis guère prier pour accepter de passer une journée en compagnie d'un fervent admirateur.
Je continuai bien entendu d'aimer N..., que je voyais et aimait tous les jours et je lui appris que j'allais passer une journée à la campagne avec un adulateur qui me baiserait les pieds. Elle se contenta de rire et ajouta, « tant que c'est pas ailleurs... ». Je fus tout à fait choqué de cette réplique inattendue de ma si fine, si subtile N... ; j'en fus déçu et en même temps je ris avec elle, car quoi de plus beau que deux amants qui s'esclaffent passionnément.
Trois jours plus tard, je me retrouvai avec ce cher Mathias que je ne voyais que plus hideux qu'avant. Nous étions là à courir dans les prés où l'herbe était humide car il avait plu abondamment. Et comme le ciel avait demeuré gris et tourmenté, il se remit à pleuvoir à grosses goûtes ; ainsi nous allâmes nous abriter sous une sorte de préau parfaitement isolé. C'est à cet instant que nous nous adonnâmes à d'étranges relations, disons, à des ébats essentiellement masculins ; en somme, c'est à cet instant que je me laissais choir inconsidérément dans les bras de Sodome ! Tout le reste est littérature.
Tandis que la masse difforme m'hurlait « Kiss me ! Kiss me ! », je recouvrai de ma lucidité et je m'aperçus de ma position bien inconfortable. Cet homme, sans le savoir, me laissait une trace indélébile dans la tête ; il venait de me traumatiser, et si un jour je devais le revoir, je ne pourrai m'empêcher de lui hurler à la gueule....je ne sais pas quoi, mais quand même.