Journal d'un diamanté
Je me suis rendu ce soir dans un lieu où les choses brillaient ; un endroit formidable où tout veux être vu : cela était « éblouissant », au sens propre comme au figuré : on y voyait presque rien. C’était je crois une surface immense ; un rectangle très long et bas de plafond, fait de tapisseries jaunes et d’un parterre vaillamment moquetté. Il y avait là, disséminé un peu partout dans la pièce, de larges piliers, qui tombaient du claveau, et qui s’appuyaient sur le sol, avec gravité. C’était fort cubique, et en même temps, un peu désordonné. Cette clarté intense recouvrait tout avec une pugnacité stupéfiante, tant et si bien que mes yeux ne s’y habituaient pas. Je me promenais donc, amblyope ébloui tâtonnant comme il peut ; un homme parlait au loin, derrière la lumière. Où donc étais-je ? « Bienvenue à tous !... » Je me sentais perdu. « Vous êtes ici dans le temple du luxe et du raffinement » Où donc est la sortie ? « Nous vous invitons à regarder nos nombreuses vitrines » Je dois griller une cigarette. « Elles renferment des trésors de l’art du diamant ! » Des diamants ?
C’est donc ça, cette lumière ?... des diamants. J’étais dans une bijouterie. Ce vaste rectangle, avec ces piliers énormes : c’était une bijouterie. Comment m’étais-je retrouvé là ? Je n’en savais guère ; mais de savoir enfin d’où venait cette lumière, que mes yeux dès lors, s’y habituèrent. L’éclat s’estompa, la pièce se vida de son océan de clarté, et pour ainsi dire, les choses m’apparurent plus clairement. Je découvrais d’abord des vitrines, très nombreuses, contre les piliers et contre les murs, jusqu’au plafond. Là, des halos de lumières brillaient de toute part, en des ronds comme ceux des étoiles. Ce sont les diamants, je n’en doute plus. Et en effet, ces cercles scintillants se tarirent bientôt, et à la place, voici venir de belle bagues, superbes, et des colliers, et des bijoux, à ne plus savoir qu’en faire. « Admirer notre collection, et si vous êtes intéressés par quoi que ce soit, n’hésitez pas ! » Je déambulais éblouit, penaud de béatitude. « Nos prix sont parmi les plus attractifs du marché » La brillance vague et vaporeuse qui s’étendait partout entre les pilier, laissait maintenant place à de fines esquilles, piquantes comme des étoiles dans la vraie nuit de la campagne. « Nos bijoux sont tous faits à la main dans le respect de tradition ancestrales » Traditions ancestrales, fort bien, fort bien.
Des couleurs sublimes et indéfinissables heurtaient mon œil fragile et retourné. La finesse de chaque pièce m’emportait. Il y avait des éclairages très travaillés : des ampoules innombrables donnaient à toutes ces parures des airs de gouttes de pluie perlant sur la campagne, quand après l’ondée, rejaillie le soleil. Et puis, comble d’esthétique, tout se reflétait sans cesse dans d’innombrables miroirs. Mon dieu, oui, des glaces versaillaises partout, qui démultipliaient la profusion déjà baroque des corindons polychromes. « Monsieur a-t-il besoin de renseignement ? » Je viens de voir quelque chose, là-bas, à ma droite ; je tourne la tête et plonge mon regard dans ce spectacle étrange et inouï. « Monsieur ? » Je reste fasciné par ce que je vois. Je n’en puis plus d’émotion fébrile et chatoyante. « Vous faut-il de l’aide ? » Oui, je la sais bien, mon dieu… Les diamants sont magnifiques et je les aime ! Oui, les diamant sont éternels !... « Monsieur !? » Mais là mon dieu, ce que je regarde, dans le miroir, avec le plus de passion : c’est moi !