Fafouette : quarante-et-unième - Les larmes de Rossini
Si Schopenhauer reste l’un des plus noires philosophes de notre histoire, il n’en demeure pas moins l’un des plus clairs. Ainsi, question musique, les choses ne font pas de doute pour lui : rien n’est plus léger que Rossini, et tout ce qui vient après lui est lourd, pompeux et poseur, même Mozart. Rossini était bien sûr un génie : sa musique exprime la joie de vivre, la beauté du monde, la légèreté de l’air, et s’il vous plaît, elle donne « l’espérance aux cœurs les plus endormis ». Le personnage aussi est génial ; Gioacchino demeure ce grassouillet paresseux qui composait dans son lit, et qui, lorsqu’il faisait tomber sa partition par terre, ne trouvait pas le courage de se lever pour la ramasser, et préférait en commencer une autre.
Mais derrière l’enivrante musique et la sympathique bonhomie, se cache le drame ; on le sait peu, mais dans sa vie émaillée de souffrances et de perdition, le compositeur de la légèreté pleura trois fois… Il venait d’achever son premier opéra, « Demetrio e Polibio », fruit acharné de travail et de nuits blanches ; il l’aimait, il était jeune et ambitieux, il attendait la première représentation de sa carrière avec cette peur mêlée d'ardeur et d’impuissance, qui vous ébranle l’âme. Le public, ce monstre informe et sublime, il voulait lui plaire, il voulait le bouleverser et lui faire entendre la plus belle musique qu’on ait jamais vu. Il n’en fut rien, son opéra fut un bide, un flop, un échec cuisant. Devant la froideur ignorante et débile de cette foule mécontente, le jeune Rossini ne pu retenir une larme, lourde de détresse et de chagrin, où pointait le drame de l’humanité toute entière.
Nous sommes en France, une quarantaine d’année plus tard ; Rossini est reconnu du public, admiré de la profession et protégé par les critiques et les puissants. Le compositeur est au sommet de sa carrière, de son génie et de sa paresse : il se permet, quand ça ne vient pas, de piocher dans ses anciennes compositions des mélodies pour ses travaux en cours. Un dimanche d’été, notre compositeur se baladait en barque, sur la Seine, bordée de grèves et de sables, en regardant autour de lui les deux berges, qui filaient comme deux larges rubans qu’on déroule. Soudain, à l’avant du bateau, les gens qui étaient avec lui et qui s’occupaient du repas, eurent une maladresse suprême : dans l’agitation criante du désastre, voilà qu’une magnifique dinde truffée tomba à l’eau dans un plouf de fracas et d’amertume. Rossini regardait cette volaille rosacée, énorme et goûteuse, ondoyer dans l’abîme verdâtre du fleuve, gâchée, perdue ; devant cet effarent spectacle, il versa une larme, qui de sa joue s’écoula jusqu’à la rivière, en traçant dans son sillage endeuillé, le drame de l’humanité toute entière.
Guillaume Tell est un opéra inoubliable, fait d’amour à l’italienne, de pureté à la française, et d’une vigueur toute germanique : c’est le chef-d’œuvre de sa carrière. Rentré dans le grand Livre de la Musique savante, Rossini s’arrête subitement de composer, et décide de se consacrer pleinement à sa seconde passion : la cuisine. Il n’en reste pas moins un musicien : c’est avec jubilation qu’il raille le détestable Wagner, en jouant ses compositions à l’envers (parce que cela est mieux qu’à l’endroit) ; c’est avec plaisir qu’il va voir quelque concert de temps en temps. Ce soir-là, ce sera du violon, avec Niccolò Paganini, un phénomène. Rossini est installé, prêt ; Paganini arrive. Il joue ; stupeur : il joue comme un dieu, comme un diable. Rossini n’a jamais rien entendu d’aussi beau, jamais rien vu d’aussi impressionnant : les mains du violonistes dansent sur les cordes, dans une furie tourbillonnante, l’archer divin s’exalte en majesté, en chantant des sons d’un pureté sans borne, sans nom, sans rien : au-delà du monde et du temps ! « Il faut être né plusieurs fois pour jouer comme cela, il faut avoir vécu des siècles pour connaître un instrument avec autant de profondeur, il faut être le diable pour jouer ainsi ! » s’exclame intérieurement Rossini, qui, dans la stupeur de ces secondes uniques, ne peux retenir une larme, énorme, salée, presque de sang, où luit dans l’alcôve du soir, le drame de l’humanité toute entière.