Vertige et simulacre

Publié le par Jovialovitch

 



      Un bel et vieil appartement de centre-ville ; plein de monde dedans, avec du gratin, du parfum et du bien habillé ; des amuse-gueules fort chics et des coupes de champagne ou de limonade sur une table à nappe rouge : certes oui, il s’agit bien là d’un « cocktail mondain ». Agréablement frivoles, un brin spinozistes, très élégants, bien élevés (haute société) : tous les invités sont là. On discute, on rigole, on se séduit ; c’est chic et doré, de bon ton, et tellement plaisant. Fernand Gâteau est là ; il est social, invité, et reçu. Comme toujours dans ce genre d’apéro dînatoire, il est posté près du buffet ; il a une coupe de champagne dans la main gauche, et il se gave de cacahuètes de la main droite ; il a mis son costume-cravate sans cravate qui lui donne un air décontracté. Un chauve à lunette et à col roulé dans le genre de Michel Foucault vient de l’accoster avec un très réussi : « Alors comme ça, vous êtes dans l’immobilier ? », auquel Fernand répond avec politesse qu’en réalité, il est dans le journalisme, ah ah ah !

        Fernand Gâteau est cultivé, spirituel, élégant, assez beau dans son genre et il se trouve doté d’une voix suave et sonore, aiguayée par une diction inimitable ; il conviendrait donc de dire que Fernand appartient à cette catégorie d’individus charismatiques autour desquels se forment naturellement des cercles de discussions, où rythme et gaieté se conjuguent avec profondeur et bienséance. Pourtant, aujourd’hui, bien que n’en laissant rien paraître, Fernand n’est pas dans son assiette. Il lui semble avoir le mal de mer : le plancher tangue lentement ; les bruits et les sons lui paraissent lointains et appesantis d’échos ; des cercles lumineux brouillent sa vision, et une vertigineuse impression de tournis lui siffle dans les oreilles. Il veut aller dans la salle de bain, pour s’asperger le visage d’un peu d’eau fraîche. Cela presse, il se sent vraiment bizarre.

         Fernand s’excuse donc auprès de son Michel Foucault et, se frayant un chemin dans la foule des convives, il tente la traversée du salon. Toutefois, son trouble s’aggrave, et Fernand se trouve comme subissant les incommodités de l’alcool, sans en ressentir l’ivresse. Il a moins prise sur son corps, son esprit s’amenuise et déconnecte, ses gestes et ses sens s’engourdissent ; il voit le monde comme à travers une vieille caméra : un cadre entoure sa vision diminuée, un étrange flou brouille sa perception du mouvement. Il va vite, slalomant entre chaque personne, avec lourdeur et sueur, en s’excusant, et percevant ses propres gestes comme si le travelling avant d’un film lointain s’était substitué à sa propre vision. Il passe entre tous les invités, en les évitant de peu, en tournant au dernier moment, passant ici à gauche et là à droite, en demandant pardon, et comme dans une forêt, en voyant ressurgir, derrière chaque obstacle passé, un nouvel à esquiver.

         Soudain, alors qu’au plus fort de son trouble il passait entre un homme en smoking et une femme à diamant, voilà que sa tête se baisse, et qu’au loin, dans l’irréalité flottante de son vertige, apparaisse soudainement le corps d’une femme, dénudée d’un décolleté profond comme le barathre. Il s’en approche du regard, irrésistiblement attirée, comme un moustique vers la lumière, comme un homme suspendu dans le vide qui regarde morbide le néant sous ses pieds. Fernand était aspiré par ses deux seins qu’il ne voyait pas, qu’il distinguait tel le souvenir d’un rêve de fièvre… des couleurs fantasmagoriques brûlaient dans ses yeux, et enflammaient ses visions fébriles… l’espace alentours était distendu, malléable comme dans un tableau de Dali, et cette poitrine encaissée lui semblait approcher tout en reculant, dans un effet de zoom hitchcockien où toute notion de réalité s’effondre avec distorsion… il était perdu, hors de lui, dans un mutisme léthargique, impuissant à ne rien faire… Et puis soudain, le trop-plein, l’overdose : un afflux soudain de sang dans son cerveau noyé de spasmes, et il s’effondre, il perd l’équilibre, il saute et chute !... appel du vide : une chute longue et interminable d’infini et de souffrance tiraillée vers ces deux seins… ils sont énormes, gigantesques… Fernand passe au milieu de ces deux gorges mamelonnées, et s’en va dans le néant sombre qui brille entre les deux… C’en est fini de Fernand Gâteau.

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Publié dans Nouvelles enivrées

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