Fafouette : quarantième - Le papillon de nuit

Publié le par Jovialovitch

        Il m’est récemment arrivé une incroyable aventure. C’était pendant ces heures étranges où le monde semble être à demi trempé dans le noir profond de la nuit. Il devait être une heure du matin, où un peu plus tard ; j’étais au milieu d’un sous-bois bleuté de sommeil ; je crois que j’étais en train de chercher mon neveu, que ma sœur m’avait demandé de garder quelques jours, et qui venait de disparaître mystérieusement de sa chambre. Je n’arrêtais pas de l’appeler, je courais et… je me suis mis à contempler tout ça. La nature était si belle, ainsi endormie, que je me surprenais à l'admirer béatement, un peu comme quand on cherche un papier important dans un carton, et qu’on se laisse finalement aller à lire pendant des heures des souvenirs anciens et oubliés, d’où rejaillie avec puissance la voix sourde et rassurante du passé.

         Or, j’étais dans cette forêt, et j’y étais bien. Je laissais donc mon neveu à sa fugue rimbaldienne ou à son enlèvement par quelque pédophile, et je décidais d’observer la nature endormie, avec cette délectation feutrée et respectueuse qu’on a lorsqu’on regarde quelqu’un qui dort, en prenant garde de ne pas le réveiller. La nature est si belle quand elle sommeille ! Et que sa couverture lactée d’étoiles est sublime, quand on se blottit dedans ! Ah ça, je dois dire : j’étais fort bien. Je regardais tout ce qu’il y avait autour de moi, et je trouvais cela d’un calme souverain : pas d’autres bruits que celui les feuilles remuées par le vent, pas d’autres mouvements que celui des nuages blancs, qui défilent devant la lune, comme autant de soldats soviétiques devant le Kremlin.

         Soudain, un petit Papillon de Nuit vint me voir. Il voletait autour de moi, tout frétillant de faiblesse. Il tournoyait maladroitement, et ses ailes fragiles battaient comme un appel aux secours. Je levais ma main, et l’encourageais à se poser dessus ; doucement, avec un peu de méfiance bien naturelle, il s’approchait, et, finalement, avec une grande délicatesse, craintive et peureuse, il se coucha sur ma paume. Je le regardais, puis lui dis bonjour. « Ça n’a pas l’air d’aller fort » que je lui faisais remarquer comme ça (et c’est vrai qu’il faisait très triste, le papillon). « C’est normal, me répondit-il, je vais bientôt mourir ! » Cela me bouleversa : le lépidoptère avait dit cette phrase avec tant de naïveté, de tristesse et de désespoir à la fois que je fus au bord des larmes, et que je distinguais soudainement dans ce petit être insignifiant toute l’horreur de la vie.

           « Je suis né il y a quelque heures, et déjà, je vais devoir mourir ! » reprit-il, tandis que je le caressais avec tendresse. Pauvre animal ! Condamné à mourir en percutant le capos d’une voiture ! « Je ne verrai jamais le jour ! continuait-il, j’aurais tant aimé le voir au moins une fois dans ma vie ! Ce doit être si beau, si sublime ! » Ému par cette terrible fatalité, je lui disais que je connaissais le jour, que je vivais le jour, et que je pouvais le lui décrire. Alors je voulus lui dire ce que c’était que le jour, ce que c’était que le bleu du ciel, et le soleil et la lumière et la chaleur... Mais je n’y parvenais pas ; mes mots ne sortaient pas, ou du moins, il me semblait qu’ils n’existaient plus... Comment exprimer le jour ? Comment dire ce que c’est que le jour à un papillon de nuit ? Je m’excusais, et je lui disais que le jour, c’était indescriptible.

          Il repartit, bien triste et bien dépité. Moi, j’attendais l’aube, et le soleil, et le bleu du ciel. Quand tout cela fut venu, je compris qu’en effet, un papillon de nuit ne pouvait rien en comprendre. Dès lors, je rentrais chez moi, et j’y trouvais mon neveu… d’où revenait-il ? Je l’ignore, mais il me semblait grandi ; il faisait plus vieux et plus mûr. Il m’a demandé, gravement : « Tonton Fafouette : c’est quoi l’éternité ? » Je lui ai répondu que c’était aux humains ce que le jour était au papillon de nuit, et je suis allé me coucher.

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Publié dans Fafouette enseigne

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