La rencontre et le souvenir
Théo Farouche attendait quelque part. Il réfléchissait, et marchait peut-être. Les choses étaient lentes, un brin lassées ; la nuit tombait, dit-on. Et voilà qu’un bruit de pas se fait entendre ; puis une silhouette se fait voir. C’est une femme. Elle est seule, un sac à la main, occupé, pressée, dans ses pensées. Elle approche de Théo ; elle le remarque, il la dévisage : leur regard se croisent. Théo scrute la passante mystérieuse du bout des yeux, il la contemple de toutes ses forces ; en face, on lui répond par un œil plein de silence. Les choses se précisent. La passante passe, juste à côté de lui, ses cheveux bruns l’effleurent ; elle détourne le regard, baisse la tête et continue d’avancer. Il y a du parfum dans son sillage. Théo Farouche la regarde s’éloigner au loin, de dos, comme on regarde un copain qui s’en va. Au bout de la rue, elle tourne à droite, et disparaît…
A cet instant, le feu prenait dans le cœur asséché de Théo, et son imagination commençait à bouillonner. Le croisement fortuit devient une Rencontre ; cette femme, il se met à l'adorer, à l'aimer de tous son corps ; des images sublimes envahissent son esprit : cette passante inconnue, il l'imagine son épouse, il la voit dans son lit, dans ses bras, dans sa main. Il la fait rire et pleurer ; il l’embrasse et le monde alentour n’existe plus. Il lui semble d'un coup avoir compris cette jeune femme, et bien que ne l’ayant vu que quinze petites secondes, il croit savoir sa voix, ses goûts et son histoire. Déjà, ce visage, immobile et inexpressif, il peut l’imaginer en train de rire, en train de sangloter ou en train de dormir. Il le connait par cœur, et il en est amoureux.
Son exaltation dura plusieurs jours. Théo vécu longtemps comme si elle était à ses côtés : quand il mangeait, elle était là, en face de lui ; la nuit, au lit, il se réveillait parfois, pour la regarder dormir ; et, le plus souvent, avec tendresse, il lui parlait. Il s’efforçait de mettre de la grâce et de la sensualité dans le moindre de ses gestes, car il s’imaginait être observé par cette femme, et qu’il voulait lui plaire. Sa solitude était illuminée par cette icône sans nom, qui était partout tout en étant nulle part ; elle l’habitait : il était deux.
Le temps passait, et fatalement, le souvenir que Théo avait de cette passante s’estompa, comme les vives couleurs d’un tableau trop vieux. Il tenta d’entretenir le souvenir de cette frimousse italienne par de nombreuses lectures, aux cours desquelles il plaçait le visage de sa passante sur ceux des héroïnes. Mais si Emma Bovary, madame de Rênal et Juliette Capulet ont bien dans son esprit la même effigie, celle-ci était de plus en plus incertaine, pâle et confusément informe, comme ces vastes et infinies paysages que l’on contemple longtemps, mais dont on oublie fatalement l’essentiel dès qu’on a le dos tourné.
Il voulut alors sauver les derniers restes de ses réminiscences en la dessinant. Mais malgré quelques talents, jamais il ne parvint complètement à poser sur la papier l’obsédante et vaguement incomplète image qu’il avait de cette femme ; quelque chose d’indéfinissable manquait dans son esprit : la chose était impossible à accomplir. Aussi, comprit-il rapidement qu’il venait de l’oublier ; sa solitude nouvelle ne lui en paraissait que plus amère : elle était comme cet air infect, où vient de s’évaporer le parfum dans le bruit des odeurs. Théo y étouffait.
La femme dont Théo s’éprit s’appelait Diane ; on dit qu'après un ou deux jours, elle ne se souvenait déjà plus de cet homme, qu’elle avait croisé, un soir, en rentrant du boulot.