Vie de Robert A. I

C'est dans d'étranges circonstances et par un pur hasard qu'il m'a été donné d'entendre lors d'une soirée encore chaude de fin d'été la vie étonnante de Robert A., un homme à la vaste érudition et qui est mort l'année dernière à la suite d'une existence fort curieuse et qui demeura un grand mystère jusqu'à ce jour.
Lorsqu'il arriva au soir de son existence, Robert A., alors dans une solitude profonde, se délectait de son œuvre, de tous ces hasards et de toutes ces énigmes que sa vie venait de lui prodiguer et qu'il se plut à accepter toujours dans une sorte de jovialité, d'allégresse perpétuelle ; si il s'éteignit brusquement, il su jouir de son existence parce qu'il vivait sans repos aucun, sa vie semblerait comme ces journées qui passent si vite tant elles sont remplies et que vous ne pouvez pas même tenter de vous rappeler le lendemain car celui-ci est le même, etc, etc. Il n'entreprit jamais une carrière d'écrivain ou de philosophe, il n'entreprit pas même d'écrire, simplement ; il était doté pourtant d'un rare génie dans tous cela et peut être précisément n'avait-il pas de raison de se prouver son talent infini. Pour reprendre cette formule bien connue de chacun, il mit son génie dans sa vie et non dans une œuvre ou plutôt ne différenciât-il jamais les deux. On aurait également en cela put le comparer à Lichtenberg, cet homme qui jamais ne se soucia de publier et n'écrivit jamais que pour lui. Simplement si Robert A. ne prit la peine d'écrire sinon de nombreuses lettres - ce qui qui fait d'ailleurs que sa correspondance constitue une véritable somme - ; aussi parfois remplissait-il des carnets de simples notes que ses lectures tantôt, ses réflexions ensuite, lui inspiraient. Il était un esprit agile suppléé d'un grand talent de séducteur qui fit que si il s'avérât être un solitaire éternel, n'en fut pas moins fermement accompagné et de façon féminine. Tout cela peut sembler bien romanesque, mais de nombreuses de ses élèves, en fleur, devinrent amoureuses puis ses femmes.
L'enfance de Robert A. fut certes heureuse mais il manifesta d'abord un grand effacement qui le suivit jusqu'à sa mort ; un effacement qui se dissipa certes lorsqu'il sut qu'était-ce que la vie. Il n'accordât jamais de prix à l'argent qui ne lui causât jamais aucun problème et notamment quand il hérita de ses parents qui firent de lui un joyeux rentier. Il enseigna auparavant la philosophie durant deux décennies en France, aux États-Unis ; en vérité ne considéra jamais la pensée des autres qui le firent vivre comme d'une importance bien forte. Finalement tout cela n'était au fond qu'une vaste et amphigourique logorrhée, mais enfin ne réduisons pas exagérément l'importance de la philosophie et de la littérature, et même du cinéma, dont il fut à la manière de Sartre un fervent adepte ; il fut en outre toujours intéressé par la psychanalyse, la pensée pré-socratique, stoïcienne, par Foucault, par Levi-Strauss, par Deleuze, etc. Enfin c'est aussi la peinture et précisément la période renaissante qui le fascinât au-delà même de ses aspects purement artistiques et architectoniques. Robert A., véritable sommité fut donc ce savant dont l'érudition constitua le bouclier le plus précieux. Pour ne pas, toujours, sous-estimer l'importance de la pensée qu'elle avait pour Robert A., il faut immanquablement signaler qu'il assista à de multitudes colloques et conférences qui dévoilèrent un homme passionné à la réflexion intéressante que ceratians jugèrent par ailleurs d'une excessive complexité. Toujours est il qu'il vécu à l'hôtel durant la majorité de sa vie et en déménagea inlassablement du vieux continent au Nouveau monde et vice versa.
Cette enfance de Robert A. fut effectivement paisible quoique motivée par la création que finalement, chose farfelue, il abandonna bientôt totalement. Ici la précocité est telle qu'à dix-sept ans, il avait déjà tout dit. Bien sûr y avait-il la lecture, mais aussi écrivait-il des poésies dont la plupart ont été brulées par lui-même. Peut-être aurait-il voulu écrire, penser, mais de tout cela il n'eut jamais véritablement le temps de s'y adonner sérieusement. C'est à Paris qu'il passa son adolescence, qu'il étudia la philosophie, et que commença donc pour lui ce destin si incroyable, au cours duquel il n'eut pas le temps !