Dépression sur l'ordre noir

Publié le par Jovialovitch

     « Docteur, je ne sais pas ce qui m’arrive ! » A cet  instant, et pour la première fois de la consultation, le généraliste lève la tête vers son client ; d’un air vaguement intrigué, il le regarde au fond des yeux. Voilà qui confirme son intuition : le client est une patiente. « Ah bon ? Et que vous arrive-t-il, chère madame ? » finit-il par demander, profondément blasé, mais en faisant mine de se passionner personnellement pour cette affaire. En face, la patiente, toute souriante, répond que justement, elle ne sait pas ce qui lui arrive, et que c’est bien pour ça qu’elle vient voir le toubib. « Je vois », se contente de répondre celui-ci. S’en suit un long silence, de ceux qui font songer au bonheur que constitue l’invention de la conversation.

     « Eh bien dites moi un peu ce que vous ressentez, chère madame » reprend finalement le médecin, sans avoir le courage de se souvenir du nom de sa cliente. « Alors voilà, s’empresse de répondre celle qui, pour l’anecdote, se nomme madame Pommier, voyez-vous, depuis quelque jours, je dirais une bonne semaine, j’ai une sorte de… comment dire… une sorte de sensation de plaisir permanent qui m’envahit l’âme, avec force et avec puissance. » Le docteur note ce que lui dit sa patiente… « Avec force et avec… ? » demande-t-il, comme sous la dictée. « Avec puissance… » répète madame Pommier. « Je vois. » Le silence s’installe à nouveau. Le docteur griffonne ; puis il cesse d’écrire ; son regard se perd dans le vide ; il semble bien qu’il rêvasse.

        Soudain, il revient à la réalité, en secouant brusquement sa tête. « Alors comme ça, une sorte de sensation de plaisir vous a envahit l’âme avec puissance et avec force ? » « Oui, enfin avec force et avec puissance » « Certes… Et depuis combien de temps ? » Madame Pommier se gratte la narine gauche, puis : « Je dirais depuis quelque jours, disons une semaine… » Le docteur le note, et soudain rentré dans le vif du sujet, il demande à sa cliente, avec une sorte de moue indescriptible, de lui en dire un peu plus, que ça l’aiderait bien, parce que là, c’est pas très clair. « Oh ! C’est très simple docteur, repart madame Pommier… je me suis réveillée un matin, avec une sorte de sensation de légèreté incroyable. Je me sentais libre et flottante, très enthousiaste. Les choses me semblaient belles, pleines d’espoir, d’une clarté stupéfiante ; et depuis, rien ne m’enchante plus que de vivre ; mon dieu, que m’arrive-t-il ?... chaque bouffée d’air pur que j’aspire me réjouie, je rigole sans cesse, sans raison, je vis dans un émerveillement perpétuel ! Dites, c’est grave, docteur ? »

        Le docteur se renverse contre son dossier de chaise président. « Je vois ». Madame Pommier le regarde, haletante, bourrée d’une appréhension sincère, où pointe pourtant l’ombre d’un sourire frémissant. « Je vais vous dire la vérité, dit le docteur… Vous êtes entré, il a une semaine, dans un processus d’hystérisation, autrement appelé l’euphorisation psychique. Votre cas n’est pas isolé, rassurez-vous ! Mais vous devez vous soignez ! Sachez que si les choses empirent, vous atteindrez à coup sûr l’extase de la vie, et là, c’est de la psychiatrie, dont vous aurez besoin, car voyez-vous, elle est bien la seule à pouvoir guérir de cette atroce maladie dégénérescente, de ce fléau affreux, de ce mal du siècle, appelé bonheur, et dont il me semble bien que vous êtes atteinte, madame Poireau. » « Pommier ! » « Pardon, madame Pommier »

          Le médecin passe à l’ordonnance. « Je vais vous donner des dépresseurs ! Hop ! un le matin, et un le soir, avant le coucher ! Et d’ici une semaine, vous serez revenu à une bonne vieille mélancolie, n’est-ce pas ! » « Oh ! Merci, docteur » « Et puis si je peux me permettre, changez d’air… aller vers le nord, les usines désaffectées, la houille, le charbon, tout ça, vous verrez, ça vous fera le plus grand mal ! »  Madame Pommier s’en va, satisfaite de sa consultation… Alors qu’elle allait sortir, le docteur lui lance, sombre et taciturne : « N’oubliez pas la mort, madame Poireau, n’oubliez pas la mort, et alors, avec un peu de volonté, vous serez bien vite guérie ! »

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Publié dans Nouvelles enivrées

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