Les Carnets du dictateur, Célestine II

Publié le par Jovialovitch


 

20 de septembre


     Célestine et moi partagions une vie amoureuse complexe. Certes alors tout était facilité par ma vaste et immuable naïveté qui devait quand même s'effacer vite au fil du temps, et qui me permit par la suite, dès lors parfaitement lucide, de faire les bons choix et de ne pas persévérer dans ma vocation d'artiste, de l'abandonner, et de se lancer immédiatement dans la dictature. Dans ce cas l'histoire sert au moins à une chose, à ne pas retomber dans les erreurs commises jadis.

     Toutes les après-midi je rendais visite à Célestine et nous prenions le gouter que sa mère nous préparait. Il s'agissait de brioches, brûlantes, dorées, qui sortaient du four, tuméfiées, dans une odeur alléchante qui annonçait comme une promesse de bonheur ; il y avait une bouffée de chaleur qui m'emportait fiévreusement dans un tourbillon aquarellé et carmin, odoriférant, dans des intermittences aromatiques comme se déploie dans le ciel d'un bleu foncé la fumée crépitante d'une vieille locomotive cravachant à travers la forêt ; sur un rythme effréné et chevauchant semblable à la Walkirie ; le fumet divin, en crescendo et en décrescendo s'annonçait à mon odorat et repartait immédiatement aux souffles tempétueux d'un vent profus et tressautant. Leur goût presque orangé était étouffé par les embruns brûlants qu'elles diffusaient avec une rare noblesse comme des violons s'élançant haut et retombant subtilement, retenus par leur légèreté. Je ressens encore ce goût miraculeux sur mon palais froid.

     Alors, souvent, nous faisions de la lecture. Chacun de nous lisait un passage d'un texte fort sympathique où par ailleurs j'excellais, et dans lesquels je prenais un plaisir infini à dire d'une manière impeccable et fluide des mots un peu technique et que l'âge de l'éveil vous transforme en un obstacle sinueux et difficile à franchir ; qui prend tout l'éclat de sa complexité dès qu'il est déclamé et qu'on a dit le mot suivant qui s'enchaîne magistralement comme un rouage qui s'entrelace mécaniquement dans un autre et dans un autre encore. Il en était ainsi des mots tels que infundibuliforme, triskaidekaphobie, mithridatiser, latitudinaire, epanadiplose, circonlocution, etc ; mots qui il faut bien le dire ne se rencontraient, hélas, guère dans ces textes infantiles. Enfin le principal est que je brillais à l'énonciation de ces phrases, et même si effectivement je n'écorchais aucun mot mais que je n'en comprenais pas le sens. Célestine me prenait alors par la main et m'entrainait dans sa chambre où près de la fenêtre et des longs rideaux blancs cristallins qui l'ornaient, nous nous embrassions des heures jusqu'à ce que le soleil vint à décliner ; et que nos ombres enlacées se délaçaient ; je quittais alors Célestine sur un dernier baiser, heureux d'un bonheur immense, d'une allégresse intense, et dans toute mon extase je la bénissais, et je l'aimais, Célestine, d'avoir une mère si admirable.

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