Testament d'un égaré II

Publié le par Jovialovitch

           Lorsque Mathilde m’informait de son désir d’être mère, j’eu très peur. Je craignais que l’histoire ne se répète ; je ne voulais pas la perdre. Alors je refusais. Cela ne m’était pas très difficile : je n’arrivais plus à lui faire correctement l’amour. Maintenant qu’elle voulait un enfant, Mathilde m’apparaissait dans toute sa dimension maternelle ; une fois entre ses cuisses, une horrible impression d’inceste me prenait aux tripes. Ce n’était pourtant pas ma mère. Alors j’attendais, m’immobilisant dans un refus catégorique, qui rendait Mathilde malheureuse, et qui, pour employer des termes à la mode, « menaçait l’équilibre de notre couple ». Elle tomba finalement enceinte. La grossesse me semblait un tragique compte à rebours, au terme duquel j’allais la perdre à coup sûr. Chaque semaine était un calvaire, qui me rapprochait de cette échéance que je redoutais plus que tout au monde. Je voyais dans ce gros ventre comme la tumeur fatale qui allait l'emporter.

           Les faits ne me donnèrent pas raisons : ce n’est pas la mère qui mourût, mais l’enfant. Si Mathilde en fut rudement touchée, je dois confesser que ce fut pour moi une sorte de soulagement, car après tout, Mathilde vivait. Alors, plus tard, quand elle s’entêta à être mère, je crus défaillir : la mort l’avait épargné une fois, elle voulait encore tenter le diable. Je ne comprenais pas cet acharnement morbide. Je ne pouvais voir là, après la mort de ma mère et de mon fil, que le triomphe de la mort. Elle y voyait l’inverse. Elle retomba enceinte une seconde fois. Le calvaire recommençait lui aussi. Neuf mois d’attente inexorable où je sombrais au fin fond de la plus sombre appréhension. Mathilde, elle, était rayonnante. Parce que le premier était mort-né, elle plaçait beaucoup d’espérance dans le second ; elle lui voulait toute les qualités du monde, et surtout une vitalité à toute épreuve. L’accouchement eut lieu un mois de décembre. Il neigeait. Les séances furent longues, atroces, insoutenables.  Je demandais comment elle allait aux infirmières, aux médecins ; tous me répondaient qu’ils ne pouvaient pas se prononcer, que les choses étaient incertaines. Longtemps, j’ai cru que je perdrais Mathilde. Je sentais dans  la salle d’accouchement comme une sorte de panique. Mais elle vivait. Seulement, l’enfant, un garçon, avait un problème ; il ne pouvait ni réfléchir, ni bouger ; c’était un handicapé moteur, un légume sur fauteuil roulant.

            Je regardais longuement ce bébé étrange à faire peur. Et je pensais à l’avenir. J’étais désespéré. Comment allait réagir Mathilde ? J’allai la voir dans sa chambre. Elle était affaiblie, elle avait perdu beaucoup de sang. Je pleurais, je disais qu’elle m’avait fait peur. Elle me demandait comment allait le bébé. Je ne répondais pas. Elle me demandait s’il était vivant. Fondant en larme, je répondais que « oui ». Elle me demandait comment il allait, je ne répondais pas. Dès lors, une flamme suspicieuse habita son regard ; chaque fois qu’elle me voyait, elle me demandait des nouvelles du bébé. Mais les médecins voulaient attendre qu’elle aille mieux pour lui dire la vérité. Je ne disais rien ; elle demandait aux docteurs, aux infirmières, aux visiteurs à n’importe qui, ce qu’il se passait.  Elle voulait voir son bébé. Elle pressentait quelque chose d’effroyable. Elle hurlait. La vérité ! On ne lui répondait pas. Ce silence-là, seule réponse aux inquiétudes viscérales d’une mère, et sans doute la chose la plus insupportable du monde ; et moi-même, j’étais silencieux.

         Je n’en pouvais plus. On me disait d’attendre qu’elle aille mieux. Son état empirait, elle devenait folle. Elle hurlait sans cesse. Elle faisait peur à tout le monde. Un jour que j’attendais dans le couloir de l’hôpital, je la vis sortir de sa chambre. Elle était hagarde et horrible. Elle avait vieillie de dix ans. Elle voulait voir le bébé. N’en pouvant plus, je lui disais la vérité ; je n’oublierai jamais l’expression résignée que pris son regard ; il n’annonçait rien de bon. Quelques jours plus tard, elle mourait, prostrée dans son lit d’hôpital, recroquevillée dans une étrange position de fœtus.

Publicité

Publié dans Suite of this

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article