Testament d'un égaré I

Publié le par Jovialovitch

 

       Dans ma vie, tout a commencé par ma naissance. Et ce n’est pas rien de la dire. En effet, l’accouchement fut atroce ; ma mère y succombait, m’offrant le jour au prix de sa vie. Le « la » de mon existence était donné ; toute ma vie, j’allais porter la lourde culpabilité d’une naissance que je percevais comme un crime, le plus odieux de tous les crimes : celui de ma propre mère. Je voyais donc le jour en même temps qu’une névrose profonde, qui allait me hanter tous les jours de ma vie. La dépression nerveuse a veillée sur mon berceau ; et avant de donner au bambin que j’étais la faculté de marcher ou de parler, l’existence m’inculquait un psychisme foncièrement conçu pour la souffrance. Plus tard, j’étais un enfant triste, mélancolique, renfermé, et qui pleurait sans raison. Ou avec. En effet, l’absence de ma maman, douloureuse en elle-même, l’était d’autant plus que je croyais en être le seul responsable. Mon père en était persuadé, et ne manquait pas de me le rappeler, à grand coups de pieds dans le bide, d’humiliations à la ceinture ou à la cigarette, d’enferment dans le placard. Cela se comprend : ma venue ne coïncide-t-elle pas avec la mort de celle qui remplissait sa vie d’allégresse et de bonheur ?

         Par l’intermédiaire de l’école, les services sociaux furent mis au courant de ma situation : j’étais un enfant dépressif auquel il manquait une mère (et pour cause), et qui n’avait plus pour seul parent qu’un père plein de rancœur et de violence a son égard. Prenant acte de tout cela, ils décidèrent de ma placer dans une famille d’accueil. Là, j’étais violé quotidiennement par un homme fat et répugnant dont la simple évocation ma soulève le cœur. Après cinq années d’un long calvaire gomorrhéen au cours duquel j’avais sombré dans le mutisme le plus total, je m’en allais de cette famille d’accueil, au cours d’une fugue longuement préparée. J’avais seize ans. S’en suivirent plusieurs années de vache maigre. J’enchaînais les petits boulots, les longues périodes d’errance et de perdition. A vingt ans, je me retrouvais à l’asile de nuit, placé dans ce que les responsables appelaient poliment des « lits de stabilisation ». J’y fus stabilisé plusieurs années.

        Ma vie prit un tournant décisif lorsque je rencontrais Mathilde. Nous sommes tombé fous amoureux l’un de l’autre instantanément, et nous fondions un foyer, avec force joie et exaltation. Je vivais là les moments les plus heureux de ma vie ; jamais le jour ne me parut aussi beau, et c’est bien là le plus important. Mais mon âme au fond criait toujours, et le ciel bleu de mon existence nouvelle était entaché de sombres nuages. D’abord, la nuit tombée, je me réveillais souvent, après avoir rêvé de maman ; icône étrange, mythologique et crépusculaire. Aussi, après l’amour, lorsque je regardais Mathilde, il me semblait voir sur son visage un étrange moment de léthargie ; elle regardait le plafond, perdue dans de mystérieuses pensées. En voyant ce corps nu et suant, découvrant sa plus profonde et intime féminité, des frissons me parcourait : sans doute ma mère était-elle semblable à cette jeune femme, lorsqu’elle mourut, emportée par la naissance de ce bambin, dont elle n’aura jamais connu le sexe, et qu’elle n’aura jamais tenu dans ces bras…

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Publié dans Suite of this

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