Son Crépuscule

Publié le par Jovialovitch

 


      
Le vieillard est beau. Il fait plaisir à voir. On dirait qu’il est en train de sourire. Ses lèvres ne forment pas de sourire, mais quand même, il est souriant. Ses cheveux blancs comme de l’ivoire sont bien coiffés ; il est d’une élégance rare, il semble d’une pesanteur, d’une tranquillité à toute épreuve. Il vient de finir son repas. Il est rassasié, cela se voit. Il demande un café, l’addition. Il boit. Il paye. Il s’en va.

         Dehors, il fait nuit. Il fait froid. Il met ses gants. De très beaux gants, bien à sa taille, et en cuir. Ensuite, il pose sur sa tête un très beau chapeau, genre année trente. Il sort sa canne, et commence à marcher cinq minutes, avec grâce et avec force. Vraiment, ce vieillard, grand, droit, élégant, qui semble garder quelques traces d’une jeunesse vigoureuse, est très beau. Il est fascinant. Il a une belle et longue redingote, noire, doublée d’une écharpe, laineuse et élancée. On le suivrait. On le voudrait pour pépé, ce citadin ; bourgeois mais pas salaud, chic sans être snob. Il est silencieux. Il semble pensif, il réfléchit. Il trouve un banc, à côté d’un lampadaire qui remplit les alentours de sa douce lumière nocturne. Il s’arrête, et restant debout, il allume un beau cigare. Sa fumée bleuissante s’élève au-dessus de lui, et danse vers l’ouest, poussée par le vent. Après quelques bouchées qu’il savoure avec la plus grande délectation, il s’assoit sur le banc. Alors, il recommence à réfléchir, dans cet étrange silence parfumé de brume, recouvert de cette pluie fine qui semble venue d’outre- manche. Il reste là plusieurs minutes, et une fois son cigare consumé, il se relève et s'en va.

           Alors il reprend sa marche. Monte les rues, avec pour seule cadence le bruit saccadé de ses semelles cuivrées sur les trottoirs. Il marche lentement. Il prend son temps. Il semble pensif, comme égaré dans la profondeur d’une réflexion intense et lointaine. Parfois, il devient tout triste. Plus tard, c’est un sourire franc qui chante sur son visage. Mais le plupart du temps, c’est cette expression aigre-douce qui domine, où les sillons de la vieillesse affrontent le calme de la sérénité. A un moment, il arrive dans une rue. Il s’arrête devant une porte, et avec la virtuosité que nous donne l’habitude, il l’ouvre en un rien de temps. Il prend l’ascenseur, monte au dernier. En haut, il rentre dans son très vieil appartement. Il y fait chaud, on y est bien. Tout est propre, impeccable, on y respire. Il élève son chapeau, son écharpe, sa redingote, et sa veste, puis ses chaussures. Il range le tout précautionneusement. Il est en pantoufle et en gilet.

          Il est toujours d’une beauté fascinante. Il se sert un verre de bourbon. Avec, il va vers sa fenêtre et regarde les lumières de la ville. Il a comme un soubresaut. C’est un rire. Un rire qui éclate, dans l’espace d’un soupir. Il va dans sa salle de bain, et se regarde longuement dans la glace. Il se rafraîchît. Il sort. Il va dans sa bibliothèque. Il y là tout ce qu’il a lu. Et puis il y a des photos, sa famille, ses amis, lui. Il soupire, encore. Alors, il va dans sa chambre. Il se met en pyjama. Il se couche. Il reste là, prostré dans le silence, bien. Puis il éteint la lumière. Il observe le silence. Il s’entend respirer. Il repense. Encore. Il ne s’arrête pas. Mais les choses s’éclaircissent dans sa tête. Aussi, finit-il par dire, à haute voix, comme pour conclure : « Je peux mourir ! » Et dans cette même nuit de septembre, il se le permettra.  

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Publié dans Nouvelles enivrées

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