Au bout du couloir, à droite
Christophe Flanelle se sentait « tout bizarre ». Sa capacité à se tenir en équilibre diminuait dangereusement ; sa vision était flouée par des tourbillons noirs et fugaces qui l’éblouissaient ; son cerveau était inondé par un afflux soudain de sang, et paraissait se noyer dedans son crâne. Que lui arrivait-il ? Une chute de tension, sans doute : voilà encore quelque chose qu’il tenait de sa mère ! Visage blême teinté d’ovoïde, pas incertains titubants tout du long, Christophe, qui n’avait rien perdu de son habituelle lucidité, se dirigeait vers la salle de bain, où il comptait s’asperger de cette eau pure et fraîche qui coule joyeusement du robinet. Une fois l’onde si lasse bassinée sur les traits tirés de son faciès parcheminé de vertige, il se sentait un peu mieux, et il pouvait retourner devant se télé, devant laquelle tout homme moderne se doit de passer au moins trois heures par jour.
Traversant le couloir en ayant dans l’idée d’aller jusqu’au terme de celui-ci, Christophe Flanelle fut stoppé net par un cri. Ignoble, sordide, inexprimable et intraduisible cri, chant bruyant et désordonné, vaste bégueulerie babillarde qu’un porc qu’on égorge aurait eu l’ultime dignité de ne pas pousser. Christophe était terrifié. Cela venait du bout du couloir. Du salon. Devant la télé. Il y avait là-bas quelqu’un. Il avait peur. Délirait-il ? Son malaise le trompait-il ? Pour la savoir, il avançait, lentement, silencieusement vers le salon. Après quelques secondes d’une insupportable tension, Christophe Flanelle arrivait au bout du couloir, à droite, derrière la porte du salon, et comble d’audace, il jetait un œil un à l’intérieur (au sens figuré naturellement)…
Là, bien qu’encore engourdi dans les miasmes de son tournis vaporeux, Christophe distingua très nettement, à l’intérieur de son salon, posée sur son canapé, en train de regarder la télévision, la chose la plus abjecte qu’il puisse être imaginé durant cette courte parcelle de sensation, misérablement enfermée dans l’infini du néant (et qu’on appelle l’existence). Oui ! Il y avait là, un homme, une femme, un enfant, on ne sait plus : en tous cas quelque chose de vivant ! Certes, Christophe Flanelle, ne s’attendait pas à voir quelque chose de vivant sur son canapé, mais là n’était pas le nœud de sa surprise ni de son épouvante morbide et suprême. Cette chose, aussi éloignée de l’esthétique que Pluton du Soleil, déformait ce qu’il conviendrait d’appeler son visage en la plus odieuse défiguration grimaçante. Sa peau, misérable épicarpe de reptile muant, était affreusement tendue vers l’arrière, et laissait entrevoir dans d’atroces tréfilages épidermiques, des fissures et des convulsions protéiformes d’une intensité à la fois ignoble et fascinante. Les yeux, tous deux recouverts d’une marmelade de chair barbare et douloureuse, se recroquevillaient sous l’effet de leur propre poids en recrachant inlassablement des larmes d’une lourdeur sacerdotale. Lui aussi tiré vers l’arrière, la front entraînait dans sa furie des sourcils drues et protubérantes vers la haut, et dans cette symphonie dégénérescente et sinistre, un linceul de sueur et de bave humectait l’ensemble du visage. La bouche (la gueule !) présentait une forme sans nom ; elle tremblait dans des agitations fiévreuses, en laissant apparaître des dents carnassières, qui, surgissant de nulle part, s’enfilaient toutes comme un cortège de mort et de méchanceté, en dissimulant derrière elles un monstre sinueux d’écume et de glaire : un langue sautillante, éprise d’un courroux céleste, qui se tordait en commotions épileptiques.
Christophe Flanelle mit longtemps avant de comprendre que son épouse était en train de rire.