Les Carnets du dictateur, quarante-sixièmes préludes

25 de août
Qu'importe ma prison ? Qu'importe la saleté humide et vaseuse, et la suie dégueulasse qui ternit le parterre décoloré en même temps que mon corps tout entier qui subie cette fumée noire constellée d'étincelles qui semble se déployer de la cheminée gigantesque d'une locomotive fouaillant dans la tempête et qui s'en va s'évanouir dans d'intenses nuages marécageux prêts à crever, semblablement noirs ? Qu'importe cela puisque le coucher de soleil qui m'est offert à travers les barreaux impuissants de mon oubliette isolée, est sensiblement le même que celui qui s'offre depuis les fenêtres du palais de l'Élysée ou du château de Versailles ?
Savez-vous pourquoi cher journal, pourquoi l'on emprisonne que les génies ? et que les insignifiants et les communs sont condamnés à vivre dans leur société navrante et à ne jamais connaître l'enfermement cellulaire ? Savez-vous, en d'autres termes, pourquoi les grands hommes, et eux seuls, connaissent la prison ? Parce que ce sont eux qui peuvent vivre de solitude, de solitude seulement. Nous autres prisonniers sommes ouverts à la contemplation des choses comme personne ; il suffit une fois d'observer le regard d'un détenu et vous le percevrez immédiatement vif et alerte, soucieux même (je mets naturellement de côté les prisonniers évadés qui eux ne valent pas plus que leur lamentables semblables qui vivent en société et qu'ils rejoignent lâchement.)
J'ai une fois rencontré un homme détestable en tous points, haïssable de toute part ; pire qu'un sous-homme, il était un non-homme, dépourvu totalement de sublimités, et voué de tout son être à un seul dessein, celui de la malveillance infinie. Il ne pouvait supporter la vue d'un tableau ou d'un beau paysage s'il était seul face celui-ci. Au lieu de s'émerveiller, de se laisser absorber par les couleurs et les formes du souverain Beau, du sublime vaste sous ses yeux dont les larmes auraient coulé en un torrent qui laisserait échapper sur une couverture de râles toute la fragilité, toute la profondeur de l'œuvre simplement observé, ce dernier avait peur et comme un enfant perdu dans une grande surface, cherchait honteusement sa maman. Si cet homme était à ma place, il se serait suicidé à la simple vue du coucher de soleil.
Cet homme, si j'en parle, c'est que j'avais eu une altercation violente avec lui, quand, durant deux années, je l'eus fréquenté, ou plutôt qu'il m'eut fréquenté, abusant ainsi de l'immensité de mon savoir que je lui transmettais étourdiment, sans m'en apercevoir, et sans qu'il ne me remerciât jamais. Un jour, il me disait qu'il était en train de lire un livre qu'une fois fini, il en comptait faire une relecture. Je le félicitas pour la clairvoyance de sa démarche et la fine intelligence qu'il étalait là pour saluer généralement une digne motivation qui hélas se perd de nos jours ; j'entends ici, celle de relire les livres ; non que les lecteurs se soient foncièrement abêtis et soient devenus subitement de fieffés imbéciles, mais plutôt que les livres ne méritent surement pas d'être relus quand ils ne méritent pas même d'être lus.
Mais enfin, il s'agissait là d'un ouvrage savant issu d'un siècle reculé, et où s'articulait une pensée complexe et où était proféré sommes de subtilités auxquelles il fut de bonne augure d'accorder le soin d'une lecture par deux fois effectuée. Mais voilà que par hasard, je lui demande comment procède-t-il dans sa folle entreprise. Vous exécutez d'abord une lecture patiente en vous arrêtant aux points délicats et importants pour en prendre note avec vigilance et une attention appuyée ? m'enquis-je. Il me répondit qu'il le faisait effectivement, mais dans sa deuxième lecture et que la découverte première du texte se faisait par une vue rapide. Comment ? lui dis-je, mais vous procédez avec bêtise ! Chacun sait qu'il faut faire cette lecture postérieurement, quand le texte n'a plus de secret pour vous, lorsque vous avez procédé à un examen minutieux de la chose m'enfin ! Oh, vous savez, me rétorquât-il, c'est du pareil au même. Comment ça, c'est du pareil au même ? Mais vous rigolez ? Apprenez au moins de moi que ce procédé, croyez-en ma longue expérience, ce procédé disais-je, celui que vous arborez avec du reste une étrange fierté, n'est que sornettes ! Il est inutile, reprenais-je, d'une part ce procédé, mais il est d'autre part parfaitement risible, euphorisant, désopilant !
« Je suis bien désolé de vous avoir offensé par cette mauvaise technique, répondit-il avec le plus grand pédantisme, mais cela ne concerne que moi ! - M'offenser ? Pensez-vous qu'il soit à votre portée de m'offenser ? Vous ne savez donc pas à qui vous parlez ? Croyez-vous que la salive envenimée de cinq cents petits bonhomme de vos amis, juchés les uns sur les autres, arriveraient à baver seulement jusqu'à mes augustes orteils ?
Je ne l'ai plus jamais revu.