Journal d'un solipsiste de première
Moi, je dis que pour Moi, il n’y a rien au dessus de Moi. En ce qui me concerne, je suis le seul ; et je suis tout seul ; en un mot, je suis « Unique ». Personne n’a le droit de s’élever au-dessus de Moi, parce que je suis Unique, et qu’en tant que tel, je refuse de me soumettre à quelques règles impersonnelles et fantomatiques que se soient ! Je suis un individu, et ni l’Etat, ni la religion, ni aucune philosophie ne viendront, du haut de leur universalité, m’expliquer ce que je dois respecter, ce que je dois faire, ce qui m’est interdit. Moi, unique que je suis, souverain au possible, je ne m’aliènerai pas ; au contraire : mon pouvoir, c’est là mon seul droit, ma seule règle. Si je suis fort, alors j’ai le droit d’accomplir ce en quoi ma puissance est capable, parce que c’est la mienne. Le monde n’est pas Moi, mais il est à Moi. Il est mon aliment. Il est ce par quoi je vis, et en ce sens, il m’appartient, parce qu’encore une fois, pour Moi, rien n’est au-dessus de Moi.
Moi, ce matin, je passai devant un épicier bariolé, avec tout un tas de fruit. Moi, j’avais faim à ce moment-là. Alors j’ai chopé une pomme. C’est mon droit. C’est même mon devoir ; j’ai faim, je vois une pomme, j’ai le pouvoir de la prendre : je la prends. L’épicier m’a vu, il m’a foutu un pet-de-nonne dans la truffe, et a repris sa pomme, en me crachant dessus un fois que j’étai avachi par terre comme une crotte de chien ensanglantée. Je reconnu là un grand disciple de moi-même, et je ne pus m’empêcher d’aller le saluer chaleureusement. En effet, si c’est mon droit d’aller prendre cette pomme pour satisfaire ma faim, c’est aussi le sien que de me la reprendre, en utilisant pour cela sa force. Je peux ainsi poser en adage : « Ce tigre à la droit de m’attaquer, comme j’ai le droit de lui tirer dessus… » En somme, c’est l’ordre des choses. Je fais ce que ma force me permet. J’entreprend tout ce dont je suis capable, et rien, aucune morale, aucune règle, aucune loi, ne vient s’interposer entre Moi et ceux vers quoi je tend. Parce qu’après tout, j'en suis sûr et certain : pour Moi, rien n’est au-dessus de Moi.
Moi, j’aime bien marcher au bord des quais. Alors je le fais. C’est mon droit. J’avais envie de siffler, de chanter même, alors, comme je suis souverain de moi-même, et que rien n’a la légitimité pour me dire ce qu’il faut que je fasse ou pas, je chantais. Je ne me rappelle plus de ce que je chantais, mais ma ritournelle, par un étrange phénomène, découlait toute seule de ma gorge chaude : les sons, les airs, les notes, tout s’enfilait menu comme un long ruban de soie blanche. Etait-ce du par cœur, que je déclamais inconsciemment ? C’est possible, mon intériorité est si vaste, si profonde, si mystérieuse ! Ou peut-être était-ce une improvisation que j’accomplissais sans même m’en rendre compte, comme ça, une forme de création automatique ! C’est possible, et pour les mêmes raisons ! Aussi, pris dans l’euphorie de ma création soudaine et inopinée, je chantai plus fort, j’hurlai presque, psalmodiant très haut cette air si enjoué… Les gens, les autres, ils me zieutaient d’un regard oblique : « Il est fou, ce type » devaient-ils se dire. Mais moi je continuai, je continuai, toujours plus haut, parce que j’en avais envie, et parce que finalement, ne l'oublions pas, pour Moi, rien n’est au-dessus de Moi !
Moi, je ne l’ai pas sentie venir, mais soudain, une sorte d’explosion conceptuelle éructa dans mon intellect chancelant, tandis que je chantai très bas. Un illumination comme je n’en aurai qu’une fois dans ma vie toute entière ! Je me suis dis : « Et finalement, si j’étais le seul ! » Si les autres n’existaient pas, si le monde n’existait pas, que rien, rien n’existait, à part moi ? Que tous ces gens seraient le fruit de mon imagination, que toute l’histoire du monde, sa géographie, ses chambardements… tout cela, peut-être, c’est moi, tout seul, qui l’ai imaginé, et tout ce que je vois, c’est moi qui me l’invente ? Si ça se trouve, c’est vrai : rien, je dis bien rien, ne me prouve le contraire ! « C’est une théorie débile » répondront les autres. Mais je continuerai de la croire, parce que d’abord, j’aurai peut-être imaginé ces individus et leur scepticisme à l’égard de ma théorie, et secondement, parce que pour Moi, rien n’est au-dessus de Moi !