Rester immobile, seule façon de se mouvoir

Publié le par Jovialovitch


 

     Enténébré, Aïdigalayou se leva ce matin, oscillant, tantôt insurgé, tantôt affligé, il se croyait au bout du rouleau, rouillé, fichu. Au cours de cette journée fort maussade, il s'était laissé tombé dans une passion prononcée et au demeurant étrange, pour l'angélisme, la candeur, la mièvrerie. Ce naufrage, loin des sphères hautes et des cimes enneigées qu'il côtoyait à l'ordinaire, n'aurait rien eu de reluisant pour Aïdigalayou si il avait été dans son état normal ; on eut cru qu'il avait bu où qu'il s'était laissé entraîné dans les essences hallucinogènes de substances fantasmatiques. Cette perte de lucidité d'un romantisme primaire était satisfaisante, paisible, parce qu'elle avait prodigué à Aïdigalayou comme un repos éternel, un errement nervalien sans fin, une tristesse heureuse. Comme il était comme sous l'effet d'un stupéfiant, Aïdigalayou n'avait plus la possibilité de juger de ses capacités et il se laissait guider impassiblement, dans une marche urbaine, par le lent courant sous ses pas. Le sentiment de possession totale de cette mer infinie sur laquelle tanguait-il aux souffles chauds et soufrés qui de plus en plus devenaient dans la nuit infrangible, glacials et stérile, stimulait l'enhardissement appuyé d'Aïdigalayou qui naviguait impérialement autour des sirènes ornées de ces océans dans lesquels il se hasardait impunément.

     Dans cette vallée de larmes où chacun rit sans raison, Aïdigalayou, précisément s'était assoupis au son de ces chants et tout bougeait autour de lui au point de former des amas incolores et approximatifs qui flottaient en se déroulant infiniment, au gré des rues qu'il traversait et discernait mal. Mais soudain, un heurt violent vint offenser l'embarcation d'Aïdigalayou qui sourcillât d'abord lors du terrible choc, puis s'esbaudit ensuite quand il vit ce qu'il se passait dans ce monde bruyant et furieux. Il s'était arrêté net devant une créature dont il n'avait jamais pu imaginer l'existence qu'en fermant les yeux et qui pourtant se trouvait là, à quelques pieds. Parmi la foule, sa tête ondoyait tant sa grandeur était extrême, et cette tête était rivée vers un horizon qu'il ne pouvait voir ; elle semblait une guide, seule devant, les autres étant derrière, qui voyait loin, très loin, sans jamais se soucier de ce qui se passait postérieurement. Des jambes interminables s'achevaient de justesse sous une toison d'un rouge grisonnant purement matérielle derrière laquelle se cachait sans doute sa pudeur. Il y avait aussi une veste hâlée vers laquelle sa main droite enlaçait un baise-en-ville et des nœuds vichy partout dans sa coiffure dorée sous laquelle demeurait ce visage de glace et absolument en dehors du lieu où il était.

     Aïdigalayou, bouillonnant, ne parvenait pas à attiser la radicale froideur de la nymphe filigranée qui ignorait tout de l'espace et du temps et de la matière où son corps seyait néanmoins. Il était impossible de lui parler ou de la toucher ; elle était irréelle, chimérique et on s'y louvoyait. Aussi, elle n'était qu'image et toute son étendue n'était visible qu'au quart ; il fallait l'imaginer immensément infinie. Ce marbre indestructible, ce vent froid, cette femme ornée de dorures, à moins de l'éviter, ne pouvait causer qu'un naufrage total et Aïdigalayou, dans son malheur, chu. Alors qu'il sombrait dans l'intense bleu profond des eaux sibériennes, et qu'il s'enfonçait indissolublement dans l'infinitude polaire, il retrouvât subitement de sa lucidité, et avant même de périr dans ces bas-fonds aquatiques, par un éclair de perspicacité et de pénétration, constatant sa déchéance singulière et son déclin définitif, il dit : « J'ai chu ! »

Publicité

Publié dans Nouvelles enivrées

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article