La tragédie

Publié le par Jovialovitch


 

     Il marchait fiévreusement dans la rue chaude, il était heureux, il rigolait même, la chaleur était pesante et le soleil lui faisait l'effet d'une massue, il transpirait comme un phoque. Et puis il arrivait, goguenard, jamais avare de bon mot, toujours au garde à vous pour se faire remarquer, il pouvait aller extrêmement loin, il n'avait aucune limite. Dans les silences, il mugissait ; le reste du temps, il imposait sa voie sourde, balourde, par quelques insanités qu'il proclamait fièrement. Aussi, il avait une casquette.

     Sa plus grande fierté était sans nul doute d'être ce que l'on nomme communément « un gros déconneur », et de le prouver tous les jours en « faisant le con », deuxième chose à laquelle dirons-nous, il tenait comme à son couvre-chef. Ces deux nécessités, certes, se traduisaient par de vulgaires mots proférés goulûment avec une voracité décidément insatiable, mais aussi, par une expression physique parfois agaçante ; il affectionnait sautiller comme un boxeur et décocher quelques gestes de la main destinés « à faire chier l'autre », toute ceci dans une profusion de mots d'esprits hurlés comme pour se faire remarquer davantage.

     Personne ne pouvait nier le connaître. Si l'on en parlait, on ne pouvait s'empêcher d'esquisser un sourire presque moqueur tout à fait significatif, pour dire à la fois tout et rien ; l'on reconnaissait par là une personnalité extravagante, exubérante, rarement drôle, mais qui «sortait du lot » ; on avouait aussi qu'il n'y avait rien de plus à dire sur son compte.

     Il était évident que certain le craignait, avait peur de cette brute sanguinaire qui n'était en vérité qu'un simple histrion pittoresque, un trublion sans foi ni loi, un buveur de canette de coca, un karatéka que l'on pouvait croire fort, imbattable, superpuissant, etc, etc.

     Casquette sur la tête, cheveux courts, visage lisse et joufflu, yeux chevillés, petit nez en trompette, ventre mou, rondeur des seins et de la hanche, tee-shirt salle, pantalon déchiré, l'homme obèse rentrait chez lui, le soleil ne tapait quasiment plus, l'ombre s'installait dans les rues encore chaudes, il avait quitter ses camarades et seul, en héros, il rentrait chez lui où sa mère l'attendait et lui ferait manger sa soupe. Il avançait dans cette ville avec toujours cette fierté caractéristique et sans doute caricaturale qui faisait qu'il se déhanchait fortement, tout en maintenant ses bras un peu en arrière de son ventre qui ressortait, derrière lequel il faisait balancer ces mêmes bras en les recourbant à peine. A cette démarche imposante s'ajoutait un visage fermé, un regard énervé, une bouche grimaçante ; il marchait dans le frottement incessant de son pantalon au contact de ses cuisses.

     Quand il arrivait chez lui, il se garnissait le bide ; il gardait sa casquette stoïquement enfoncée sur sa tête et maintenait un ton autoritaire quand sa mère lui causait et qu'il lui répondait en l'engueulant par tout un tas d'injures destinées à lui « faire fermer sa gueule. » Alors il se réfugiait dans sa chambre où l'on pouvait apercevoir un lit et une télévision sur laquelle, en rotant, il faisait de la « console » pour quand il rentrait, après manger. Mais ce soir, il avait décidé de ne pas faire de console.

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     Quelques heures auparavant, Aïdigalayou s'en retournait chez lui quand il vit notre grossier héros à la casquette « faire le con » dans le haut de la rue, là-bas. Il gueulait comme un veau et s'agitait tel un bouffon, par une multitude de gestes incohérents. Son petit spectacle ravissait ses quesqlues amis semblables ; chacun beuglait béatement de basses onomatopées. Il semblait au comble de la joie, il débordait de rire, il était heureux. Pourtant, en bas de la rue, Aïdigalayou, dont le dégoût était total, l'œil plutôt amer, lassé, irrité, dit à son cœur indolant : « J'suis sûr qu'il pleure, le soir dans son lit. »

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Publié dans Nouvelles enivrées

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