Journal d'une secrétaire dans l'incertitude
Quand le silence, tout quiet qu’il est, déploie lentement ses grandes ailes de paix en inondant de sérénité mon bureau, je suis bien. J’adore quand ce lourd et lent silence n’est plus choyé que par la douce caresse bruissante de mon crayon sur le papier ou par le murmure délicat de mes feuilles qui se tournent. J’aime entendre ma respiration. Une fois, je crois bien avoir entendu l’ondée joyeuse des ourlets doux de ma peau, et les plissements endormis de mes paupières renfermées. Mais ce temps-là est bien lointain. A l’époque du Croissant Fertile, ou de la Pax Romana, peut-être, mais alors aujourd’hui, c’est fini ! Maintenant c’est le bruit… Ça a commencé avec la Révolution Française, il me semble. Oui, c’est bien là que les choses se sont accélérées ! Ah ! Maudits français ! On avait eu une sacrée période, avec Bonaparte et compagnie ! Il en passait du monde : ça brasait au bureau ! Des lettres, des missives et des messages à n’en plus finir ! Certes, la patronne l’a remis à sa place en 1815, parce qu’on s’en sortait plus… Mais ça ne s’est pas calmé pour autant ! Entre les romantiques, la colonisation, la révolution industrielle et tout la pataquès, j’en ai sué menu ! Puis, c’est le vingtième !... un siècle dégoûtant ! Des militaires, qui attendaient dans la salle d’attente, ça n’arrêtait plus ! Et puis, des dictateurs ! Tous ! Jamais vu autant ! Des guerres en pétarades : la première, la seconde, la froide, de décolonisation, du golfe, du kippour, d’Irak… un vrai massacre ! Et puis alors là, le vingt-et-unième, c’est pareil ! Tout s’accélère, moi je te le dis ! Tout part en vrille ! Je n’ai jamais donné autant de rendez-vous, de conférence, de réunion ! J’ai un boulot monstrueux ! Le téléphone, strident, qui arrête jamais de sonner ! A peine j’ai fini de causer, que je raccroche, hop, ça sonne de nouveau ! Incroyable et stupéfiant ! Et vas-y qu’il en rentre et qu’il en sort du monde : « Bonjour madame, j’ai rendez-vous avec l’histoire ! » « Vous êtes qui ? » « Barack Obama… » « Veuillez patienter en salle d’attente… » Ah non, je m’en sors plus ! La patronne, va falloir qu’elle embauche une autre secrétaire ! J’ai beau faire autant d’heure supplémentaire qu’il est possible d’imaginer, ce n’est pas possible ! Des sportifs, des acteurs, des chefs d’Etat, des rebelles, des candidats : ils veulent tous un rendez-vous avec l’histoire ! Mes pauvres, l’agenda est surchargé ! En plus, moi, ce qui m’inquiète le plus là-dedans, c’est que je ne discerne plus la logique dans tout ça. Certes, je n’y réfléchis plus autant qu’avant. Mais tout de même, je voyais bien, dans le temps, que ma patronne donnait un sens à tout ce qu’elle faisait. Il y avait une logique. Je ne veux pas dire par là qu’elle suivait un but ultime (contrairement à ce que des charlatans de la trempe de Hegel ont pu dire), mais je sentais cependant une suite logique dans la façon dont les événements s’enchaînaient. Aujourd’hui, tout me semble chaotique, désordonné, sans queue ni tête… et j’ai peur ! Sans doute, le malheur des hommes n’a-t-il jamais atteint de tel degré ! Comme je voudrai que revienne les temps jadis… que le silence parfois, revienne embrasser quelque millénaires de volupté… que le temps, flot sans effort, repasse amer et serein… comme je voudrai pouvoir réentendre mon crayon danser lentement, doucement, solennellement, sur l’agenda des siècles, en inscrivant sur chaque année de grands événements, de joyeux rendez-vous… Mais maintenant, tout n’est que précipitation… Alors, je me demande parfois à la tombée du jou : où est-ce qu’on va ?...