Les Carnets du dictateur, la lucidité

Publié le par Jovialovitch


 

9 de août


     La langueur pâle, soufrée qui remonte du sol incarnat de ma cale quotidienne m'engloutit jour après jour dans des songes extérieurs qui en vérité font de moi, perpétuellement, un étranger à ce lieu malsonnant dont je semble m'apitoyer pour des raisons qu'on ne pourraient dès lors comprendre. Pourtant, ces diaphanéités mélancoliques, pourpreuses, m'évoquent des souvenirs lointains, et cette existence que je menai dans mon bunker, lors d'un automne éternisant, au cours duquel je m'étais mis en quête de certitudes. Je devais découvrir par la suite, à ma grande confusion, que ces certitudes que je pensais avoir brillamment collecté, s'avéreraient être de très fortes croyances. Ainsi, suite à une discussion des plus sérieuses et parfaitement formelle avec un dangereux dictateur dont je tairais le nom par simple peur de représailles, ce dernier, à la fin de son entretien qui, je le précise avait été d'un ennui profond, - mais, encore dans la fleur de la jeunesse, tout ceci me paraissait tout à fait excitant à l'époque – s'apprêtant à se retirer, celui-ci, me susurra à l'oreille qu'il m'enverrait, demain, sa fille, qui souhaitait avidement admirer ma collection de papillons, insectes que je vénérais alors avec une particulière vigilance et une attention qui n'en était pas moins appréciable. Mais hélas, le despote implacable, celui que l'on nommait dans le milieu, « le sournois », profitât de son enhardissant âge, de cette sagesse que l'on accorde aux gens d'expérience – ou que eux-même s'accordent – et enrichit son murmure persifleur du prénom de sa chère fille. « Je vous enverrais Lucide, demain. » avait-il dit avant de me quitter.

     Toute la nuit je cherchais à m'imaginer Lucide, ce nom qui m'avait fait l'effet d'un poison violent, tant d'abord du fait de la surprise de cette curieuse chose, tant, ensuite, du fait de la sporade que ce nom acidulé m'inspirât ; je lui bâtit un physique, un caractère, une unité, qui naturellement me la rendait sublime au point que je pensais me lier avec elle dès son arrivée. Mais le lendemain, comble d'ignominie, la bougresse vint accompagné d'un clan féminin de copines identiques parmi lesquelles je ne pouvais deviner celle que j'avais imaginé. Déjà du fait de ce nombre inopportun de lèvres souriantes, ma rencontre avec la délicieuse Lucide, et le plaisir partagé, avaient été tout à fait faussés, enfin, la grossièreté de ces cocottes fit qu'elles m'ignorèrent, aucune ne daignât se présenter à moi ; par pur dandysme, je ne m'enquis point d'elles, na !

     Derrière ce masque qui feignit de les parfaitement ignorer, j'étais cependant troublé, tremblant, car rien au monde ne m'excitait plus que de parvenir à deviner qui était celle que je désirais. Et puis l'une de ces donzelles idiotes, interpellât sa copine, « Lucide ! » dit-elle. Je vis donc qui était-elle quand elle répondit, cette Lucide. Ma surprise ne fut pas grande ; ce n'est pas qu'elle était d'une atroce laideur ou d'une vulgarité plate, au contraire, elle ressemblait quasiment à celle que j'avais rêvé.

    Elles découvrirent ma collection de lépidoptères et comme elles s'en allèrent, tout en ne m'ayant absolument pas causé, l'une de ces sympathiques légèretés, se retourna et me salua. Mon étonnement était total puisqu'il s'agissait de Lucide, l'admirable Lucide, qui m'adressât ce mot, ce qui m'assurât de sa supériorité sur ses camarades demeurées tournées. Ce que je ne sus que plus tard, c'est que cette jeune fille s'était épris de moi sans que je n'en sache rien ; moi qui pensais qu'elle m'ignorait. J'appris cela de son père qui me rendait visite, bien des années après, alors que jamais je n'avais revu cette jeune fille. Elle allait pourtant devenir ma plus grande histoire amoureuse (hormis La Rochelle bien entendu), il n'y a pas si longtemps, et périr ensuite sur ces plages ouatées et efflorescentes, épisode dont le lecteur attentif se souvient sans doute, cher journal...Mais ! ...attendez ! Un instant ! Il se passe quelque chose que je ne comprend pas ! la langueur pâle qui remonte du sol incarnat de ma cale quotidienne, elle n'est plus soufrée !

Cette fois-ci, je crois que c'est la fin.

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article