Éternel et muet, ainsi que la matière
Gabarit tout frêle au fluet corps maigrelet, l’enfantine fleur gymnaste s’avance doucement vers les barres asymétriques. Deux axes aguerris, immobiles, stoïques stipes sans vie, qui se dressent verticales et parallèles sur le jury, défiant le vivant de leur roideur sans entrailles. Pourtant, la jeune fille, grâce gracile à la peau d’ange, s’élance sur elles, les enfourche et s’en saisit. Commence alors, vénustés olympiennes, un tourbillon de feu sans pareil, une symphonie de chair en bourrasque d’acrobate, un ouragan pétillant qui souffle en trombe et s’en retourne entre les tigelles immobiles. Que de fortiche tournoiement dans ces quelques secondes lourdes et pensantes ! Un mouvement tumultueux d’une pureté sublime, le suave hourvari d’un corps d’enfant qui touche de ses membres chétifs, petits crapoussins de bambine fragile, le sommet de l’élégance ! Dieu que ça tourne ! Les bras, longs bras aiguisés, s’agrippent aux barres de toutes leur forces, puis les relâchent soudain, en un éclair de prestesse pour en retrouver l’autre, en l’espace de quelques affables ardillons, qui virevoltent dans l’air comme des arpèges viennoises. Et ça tourne, brassant l’espace, virvoussant la toupille entre ses deux barres, qui n’en disent rien, qui sont mortes, et qu’on oublie. Et soudain, il semble que dans ce tournicotage céleste, dans ce tourniquet de corps et de jambes, quelque chose d’immense jaillit ! On crie, on s’exclame : on voit, là, devant soi, dans le silence asymétrique d’un gymnase tout bé, émerger pour la première fois le rêve de pierre de la beauté absolue, celui de la perfection ! Ce sont ces jambes qui se tordent en torsades de chair et de granit, cette frimousse contractée qu’on ne distingue même plus dans cette incessante et perpétuelle virtuosité, ces yeux bleus fermés froncés par la concentration totale d’une enfant qui récite par corps le plus mirifique enchaînement qui soit ! Comme si l’apesanteur était une plaisanterie, comme si la gravitation universelle était une invention de primitif, comme si toutes les lois physiques n’étaient plus que broutilles inclinées devant elle, la nymphe, si belle, d’autant plus grande que petite, frappait le monde de sa marque ! Elle s’élevait vers ces deux barres alliées, vers leur perfection morte et sinistre : elle devenait leur sœur. Mais leur sœur aînée, car en les rejoignant, elle insufflait en plus sur la pureté mathématique de l’imperfectible, le souffle de la vie. Elle rendait possible l’épanouissement transcendé du beau par l’âme humaine. Elle avait rendue visite, rien que par le génie de son corps, à la beauté, à ce grand phénix incompris, et pendant ces quelque instants éphémères, elle avait trôné avec lui dans l’azur bleuté de l’éternité. Puis, arrivant au terme ultime de sa démonstration, s’étant dépassé elle-même jusqu’au bout des yeux, ayant côtoyé la précellence durant ces moments sans durée véritable, elle s’en alla, retombant enfin sur terre, en un suprême tournoiement vif dans les airs de Montréal. Ses deux mignons choriambes menus atterrirent comme un pinceau à tire-d’aile sur une toile, et dès lors, tout son corps se raidi d’une douce façon ; elle bomba son torse et ses lèvres, et sentant de nouveau le temps s’écouler en elle, la voilà qui percevait le clapotement mortel de ses spectateurs médusés. Dans sa posture cambrée sublime, dans son sourire qui l’était tout autant, dans sa respiration âpre et angélique, on lisait le bonheur de l’accomplissement. Les juges étaient stupéfaits. Même les ordinateurs n’y comprenaient rien, quand on leur demandait d’écrire ce 10, parfait, sensationnel. Le Times titrait le lendemain : She’s perfect. Il n’était rien à rajouter.