La Confrérie des joyeux drilles
Mine aimante s’il en est, James Lombardt s’avait fort bien l’art de l’élégance et de la distinction. Tout Londres louait avec sincérité sa politesse et son esprit, sans omettre d’envier sa situation fort désirable d’homme riche et respecté, disposant d’un vaste réseau dont les noble tentacules s’étendaient jusqu’au sommet du royaume. Le « beau monde » ne tarissait pas d’éloge pour ce cinquantenaire célibataire bon et spirituel, qui illuminait de sa livresque culture les dîners copieux auxquels il se rendait régulièrement, faisant par là le bonheur de ses hôtes charmés. Mais ce soir, c’était lui qui recevait. Comme tous les mercredis, les huit membres distingués de son club, la « Confrérie des joyeux drilles », se rendaient chez lui, pour y discuter, avec simplicité mais profondeur, du monde comme il va. Club philosophique et littéraire, la confrérie devint rapidement célèbre dans toute la capitale, et nombreux furent les prétendants audacieux qui déclarèrent solennellement leur volonté d’en devenir membre. Mais James Lombardt s’y refusait : neuf membres suffisaient largement, il n’en fallait pas un de plus.
Ainsi donc, James attendait ses huit confrères, avec une certaine impatience, qu’il savait flegmatiquement contenir. Comme toujours, ce fut le général Königsberg qui arrivait le premier. Militaire de renom, il s’était illustré naguère sur les rives de l’Inde et du Bangladesh et coulait aujourd’hui une heureuse retraite, faite de souvenirs et de délectation, devant la luisante médaille que lui avait donné la reine Victoria en personne à la fin de sa carrière. Doyen de la confrérie, il faisait figure de grand sage emprunt d’une longue expérience. Défendant avec passions des positions conservatrices frisant le bellicisme, il haïssant les français, les prussiens, les juifs, les libéraux et les intellectuels, proposant sans soliloques une politique traditionaliste et nationale. En entrant, le général moustachu, bourru et rubicond, un peu fat, courbé par les âges, saluait avec une sorte de colère renfrognée son hôte. Lombardt ne s’en étonna point : son acariâtre invité était systématiquement d'une humeur aussi délétère que massacrante...
Après que ce dernier fut passé dans le salon, ce sont Stephen Doyle et Chris Buck qui entrèrent à leur tour. Ces deux là ne se quittaient jamais. Amis proches depuis leurs études de droit à Manchester, ils étaient tout deux avocats, et bien que fort distincts d’un point de vue physique (l’un était grand et maigre et l’autre petit et plus enveloppé, l’un était moustachu, l’autre presque imberbe, l’un aimait les cravates tandis que l’autre préférait le nœud papillon), ils avaient à peu près les mêmes idées sur tout. Marqués par les idées de Smith et de Pareto, ils défendaient avec circonspection le libéralisme économique, qu’ils jugeaient nécessaire au développement de la Grande-Bretagne. Partisans de la non-intervention de l’Etat sur le marché, ils n’en étaient pas moins intransigeants quant au rôle que devaient jouer celui-ci dans les domaines judiciaires et moraux, où ils jugeaient par ailleurs nécessaire la présence d’une institution religieuse forte et respectée.
C’était d’ailleurs là le grand point de désaccord que les deux avocats, rentrés dans le salon pour y rejoindre le général, avaient avec Hans Chapman, qui venait de sonner à la porte de James Lombardt. Philosophe à l’université de Chelsea, Chapman défendait aussi le libéralisme économique parétien, mais il allait plus loin que ses confrères avocats : pour lui, le libéralisme devait pénétrer dans toutes les couches de la société, sur le plan économique, mais aussi politique et moral. Les moeurs, les traditions, tout devait changer, et cela passait par une remise en question du rôle de la religion. Marqué par la philosophie continentale, notamment par les Lumières françaises, il voyait dans la religion un moyen d’asservir le peuple, et voulait que la croyance en un Dieu appartienne à la sphère privée de chaque individu. Cette position anticléricale, originale au sein de la confrérie, était à l’origine de débat houleux, et mettait hors d’eux-mêmes le général Königsberg et Edgar Wallers…
Celui-ci entrait justement. Homme de lettre à la vaste érudition, Edgar Wallers nourrissait une très vive croyance en Dieu. Longtemps tenter par une carrière ecclésiastique au sein de l’Eglise anglicane, il s’était pourtant tourner vers le commerce, en devenant douanier. D’aucun disent qu’il aurait finalement regretté ce choix de vie, plus facile et moins contraignant, et que par un étrange sentiment de culpabilité, sa vocation avortée aurait fait naître en lui une piété maladive. Dévot et fragile, petit homme courbé et maladif, Wallers pratiquait une vie ascétique dans la plus pur tradition christique : célibataire, pieux, modeste, il faisait don de la plupart de ses richesses, plus par discipline envers lui-même que par charité chrétienne. Aussi, l’anticléricalisme, et à vrai dire, le moindre doute quant à l’existence de Dieu le mettait-il hors de lui. Contrairement à Chapman, avec lequel il entretenait des relations glaciales, il voyait dans l’institution religieuse, et dans l’au-delà qu’elle supposait, le meilleur moyen de sauver les couches laborieuse d’une existence besogneuse et insupportable, en leur apportant, en plus d’une moralité nécessaire à la société organisée, une vérité transcendantale apaisante, et qui pour ainsi dire, donne du sens à la vie.
Peter Brendel, souvent coiffé d’un chapeau melon qui l’avait rendu célèbre, était alors le sixième à arriver. Agnostique, ce qui faisait enrager Wallers, il estimait que l’existence de Dieu ne pouvait être décidé d’un point de vue scientifique. Or, Brendel était scientifique (il s’agissait d’un brillant mathématicien) et se réclamait d’un « scientisme modéré ». Considérant la science comme étant le nouveau salut de l’humanité, il voyait en elle une nouvelle façon d’organiser la société, dans la mesure où selon lui, tout les problèmes ont une solution scientifique, qui s’impose d’elle-même, et qu’ainsi tous les débats ne sont que le fruit perfide d’une volonté de nuire et de diviser : « la science nous unie tous derrière l’étendard de la vérité objective » s’efforçait-il de rappeler. D’un logique implacable, il avait un avis clair et irrévocable sur tous les sujets, « celui que lui ordonnait la science, la rationalité, la méthode ! » Respecté, Brendel était une figure tutélaire du milieu scientifique londonien et constituait de fait l'une des grande fierté de la confrérie.
Cependant, il s’opposait presque chaque mercredi à un autre membre, qui n’avait pour seule certitude, que le doute, et qui par-là même, s’opposait au scientisme. Il s’agissait de William Evert, un jeune poète qui vivait dans le plus tremblante hésitation en ce qui concerne Dieu. Conscient du caractère crucial de cette question décisive, il oscillait périlleusement entre une foi sans borne que remplaçait le lendemain un athéisme violent. Personnage aimé de la confrérie, il rappelait à chacun, par son indécision maladive, la fragilité de toute théorie, quelle qu’elle soit : il était le doute personnifié, et sa jeunesse mélancolique, son air absent et rêveur, son regard tendre et profond détruisait toute certitude. Par la force des choses, et cela malgré sa naïveté, ses excès d’insouciance, d’exaltation ou de désespoir, en un mot, malgré son caractère changeant, il était devenu l’une des figures de proue de la confrérie.
Après lui, le dernier comme toujours à arriver était Herbert Burney. Un personnage étrange, présent chaque semaine, poli et propre sur lui, mais qui s’enfermant chaque soirée dans un silence de marbre. Il avait des yeux rieurs, une bouche qui semblait sourire, et voilà ; il ne disait rien, et souvent, le seule geste qu’il accomplissait de la réunion était celui de son bras qui se dépliait lentement vers son verre de Scotch, avant de faire, toujours aussi lentement, le chemin inversé, vers sa bouche, où le verre se désemplissait mollement, avant de revenir sur la table, à la même place, vide. On se souvient, une fois, qu’il avait pour ainsi dire « participer » aux débats, puisque à une anecdote de Stephen Doyle, il avait ri de bon cœur, ce qui avait d’ailleurs plongé toute l’assistance dans une violente stupéfaction. Ainsi donc, la confrérie était au grand complet. James Lombardt était fier de voir tous ses invités confortablement installés dans son salon, enfoncés au fond de ses lourds fauteuils de cuir vert, au centre de cette chaleureuse bibliothèque d’in-quarto anciens, où brûlait avec gravité un feu de bois qui contrastait avec la nuit brumeuse de ce Londres d’automne. Comme toujours, le général Königsberg avait prit le parole le premier : il déblatérait contre la France, « nation sournoise et faible qui n’a le mérite d’exister encore que par fait méprisable et pernicieux d’une pucelle orléanaise et d’un nain corse ! » James Lombardt s’approchait. Comme toujours, il ne savait sur quoi allait porter la discussion de ce soir : la darwinisme social, la caractère chrétien de la philosophie schopenhauerienne, la légitimité à exister du Vatican ou la montée en puissance des Etats-Unis d’Amérique ? Cependant, lorsque le général termina son invective francophobe, Peter Brendel eu la bonne idée de raconter une blague belge. « Voilà que la soirée vient de commencer ! » s’écria tout frétillant de joie Lombardt : lui-même connaissait des blagues blondes, Chris Buck des blagues juives, Edgar Wallers des blagues corses, et William Evert des blagues de Toto ! « Décidément, se disait-il, la Confrérie des joyeux drilles n’a pas finie d’étonner le monde ! »