Les Carnets du dictateur, l'appel de La Rochelle

1 de août
Me revoilà dans une position bien inconfortable : je ne peux voir ma cellule sans qu'elle ne me rappelle mon bunker ; mais voilà que je revois aussi toute les délicieuses princesses qui se sont succédées dans mon cher lit. Je vis à la fois mon drame et ma rédemption ; je souffre et suis parfaitement heureux, d'un bonheur suppliciant.
Je me souviens de ce jour où je rencontrai une fille qui allait marqué mon existence par le fait qu'elle exerçât sur moi une fascination qui n'a sans doute pas disparue. Elle m'entrainait dans des discussions à la complexité incroyable dans lesquels elle excellait, je ne sais comment, et où moi, je me perdais comme un aveugle dans un labyrinthe. Elle me disait qu'elle voulait bien m'aimer à condition que notre histoire finisse dans le sang et les larmes. J'acceptais au premier abord sans véritablement me rendre compte de ce qu'elle entendait ; mais quand le soir venu, étendu dans mon lit, je réfléchis un instant, je conclus qu'un de nous allait saigné et l'autre pleuré, et que ce ne serait pas la même personne qui saignerait et pleurerait. Or le simple fait de m'imaginer pleurer me terrorisa et le lendemain matin, aux aurores, je refusai finalement sa proposition. Cela dût hélas pas lui plaire car je ne la revis plus jamais. Je l'aimais bien pourtant. Cela me rappelle un autre événement qui se déroula postérieurement ; je m'étais vêtu en Néron (mon péché mignon), et le visage fardé, attendait patiemment la visite d'une charmante dame, une mezzo soprano qui m'aurait interprété du Rossini, du Mozart, ou du Bizet, qui m'aurait aiguisé l'ouïe, ému aux larmes, et m'aurait envoyé au septième ciel. Comble de misère, c'était une barytone ! Elle voulue bien me chanter le Torréador de Bizet, où du Wagner, elle aimait bien Wagner ; mais comme je le lui disais, du Wagner fut impossible, ça m'aurait donné envi d'envahir la Pologne. Elle fit la mou ; je lui assurais que c'était pourtant bien connu.
Cet épisode insignifiant prit toute son ampleur par la suite, quand un jour, retentit dans le bunker La chevauchée des Walkyries. « Du Wagner, nom de dieu ! me dis-je alarmé, Arrêtez ! pas du Wagner ! Arrêtez les gars ! Eh! déconnez pas ! » Trop tard, j'avais envahi la Pologne.
N'empêche que tous ces souvenirs ne me permettent plus de dormir. Finalement je devrais me remettre à écrire. Je verrais bien une grande fresque épique, un récit picaresque, toute une aventure qui reposerait juste sur l'énergie du désespoir. Ça, ça serait fort ! Rien que l'énergie du désespoir, j'en ai des frissons.
Quand j'y repense, mon plus grand regret aura été certainement de m'être enfui de ce bunker. Là je dois bien admettre que j'ai été lâche. Si au moins j'avais pu reprendre en main les affaires, redevenir une icône, un véritable dictateur, un vrai, un dur ! Ce fut mieux sans doute. Mais alors, je n'aurai pas connu La Rochelle... Comment eusse-été possible ? Il y aurait eu un immense vide dans mon existence sans cela. Oui, je devrais plutôt me réjouir. Et tant pis pour le reste ! Après tout, j'ai sans doute été appelé par La Rochelle, par un vent léger qui vous déploie ses sortilèges et vous entraîne comme un chant de sirène dans ce bleu paradis. Aujourd'hui je peux le dire, sans La Rochelle, ma vie aurait été un effroyable échec.
Ainsi s'écoulent les jours, miroite le temps, et les souvenirs s'y glissent comme des vagues étincelantes de joie à l'écume amère. Alors je danse dans ma cellule, une danse où se marie l'allégresse présente, passée, future, que le drame, qui fait du présent un passé et le futur, un présent, rejoint tragiquement dans des murmures capricieux aux longs sanglots chevauchants sur les champs de traverse et les grésillements des cigales, et sur les cimes des arbres et des épanchements de cœurs. Voici le chant du cygne, damnation ! Serais-je condamné ? Oui, cette fois-ci, je crois que c'est fini. L'appel de la mort a éclos comme une rose sur la bruyère, une rose pleins de piquants et de poisons, une rose maléfique que je ramasserais à la fin du chemin, dans la gaieté, et dans la joie avant de me jeter dans l'Etna.
En attendant, je vais mangé ma soupe, faire ma prière, mettre mon pyjama, faire pipi, et au lit !