Le phantasme d'Aïdigalayou

Aïdigalayou, en entrant, avait immédiatement vu cette femme qui avait un instant croisé son regard mat. Cela lui avait causé un léger trouble et ses yeux ternes étaient devenus brillants. Un homme au faciès étrange s'approcha bien vite d'Aïdigalayou qui tout confus ne s'en aperçut pas aussitôt, on lui demanda d'ailleurs si il n'était pas souffrant. Trop préoccuper, il ne répondit pas immédiatement, mais il finit par dire qu'en effet, il se sentait mal. Laryngectomie ? Renchérit l'interlocuteur inopportun. Non, maux de tête, objecta Aïdigalayou en esquissant un sourire rassurant. « C 'est à dire qu'en ce moment, on est bien vite malade, reprit le personnage qui s'efforçait dès lors à installer une conversation. - A qui le dites-vous ! - Enfin, répliqua-t-il d'un air malin, vous savez quand même que la maladie n'est pas la cause d'un état déclinant, mais que l'état déclinant est responsable de la maladie ?! - Ah oui ? C'est vrai après tout. » Aïdigalayou qui n'avait que faire de ces sottises était d'autant plus affligé qu'il ne voyait plus la femme. Il fut d'ailleurs paniqué de penser que peut-être ne la reconnaitrait-il pas en la revoyant ; il ne l'avait après tout entraperçue qu'une seconde à peine. Néanmoins il gardait souvenir de son regard malicieux. « Au fait, savez-vous ce que le pianiste va nous interpréter ce soir ? s'enquit insidieusement la sournoiserie et l'infortune personnifiées toute deux dans la voix orgueilleuse et distinguée du jeune marquis Desbiturons, puisque c'est ainsi qu'il s'appelait. - Je dois vous avouer que je l'ignore concéda Aïdigalayou. Il s'empressa alors de répondre : - Sauf erreur de ma part, je me suis laisser entendre dire que l'on jouerait du Chopin, une sonate de Stravinsky et du Rachmaninov. Vous connaissez Rachmaninov ? - Naturellement. - Son concerto n°3 est sans doute la chose plus difficile à exécuter au monde. » Aïdigalayou, qui ne retrouvait plus cette femme extraordinaire pour laquelle il se serait sacrifié, ne serait-ce que pour la voir, suait à grosses gouttes devant son interlocuteur qui s'en rendit compte et qui l'invitât à sortir afin de prendre un peu l'air. Aïdigalayou l'assura qu'il allait bien et qu'il ne souhaitât surtout pas sortir, l'air nocturne lui étant particulièrement insupportable. C'est alors qu'en tournant la tête, il la discernât enfin ; elle ne le regardait pas mais l'on sentait qu'une tentation évidente la poussait à glisser des regards furtifs dans la direction d'Aïdigalayou, lequel, débarrassé du marquis Desbiturons, qui s'était retiré, tachait de s'approcher.
Une étude de Chopin se déversât subitement dans la pièce. Aïdigalayou, tout surpris qu'il était, ne pouvait s'empêcher, happé par ce frémissement saturnien, de trembler comme une jeune demoiselle. Il n'avait jamais été aussi proche de cette femme dont il avait par timidité refusé de demander le nom. Pourquoi faut-il que j'ai vu cette femme ? se répétait-il plongé dans un châtiment qu'il souhaitât plus que tout qu'on lui épargne, tant il ne mesurait plus son émotion ; comme il frissonnait toujours, et qu'il se trouva après un moment d'égarement devant cette femme subtile et admirable, celle-ci, parfaitement sereine, voulut savoir si il était souffrant ? Il bafouilla et dit que oui. Laryngectomie ? Non, répondit-il haletant, non, simples maux de tête ; chacun de ses mots étaient entrecoupés par un tressautement aigüe de sa voix. Ses yeux terrifiés cherchaient secours dans le visage entièrement insensible de cette femme diabolique, dont il admirait pourtant le sourire insistant qui n'exprimait absolument rien sinon une sorte d'ironie ambigüe, et les yeux profonds qui ne regardaient nulle part, la coiffure sombre et tréflée, et ébattue, les joues pourprées et la grâce naturelle, l'élégance infinie, la délicieuse froideur de son visage lombard et sémillant. Mais Aïdigalayou qui avait aussi entendu sa voix alourdie, soyeuse, voulut la faire parler. « Racontez-moi votre vie. » lui dit-il sur un ton avenant. Elle eut un léger sursaut d'étonnement et se remit à rire, toujours de façon malicieuse, ce qui cachait peut-être une extrême pudeur. Aïdigalayou qui avait su vaincre sa nervosité, se sentait presque à l'aise et ne cessât plus de faire rire madame, qui admirait l'esprit et la jovialité contenue d'Aïdigalayou qui la touchait de manière presque instinctive. Il appris alors d'elle qu'elle vivait seule et avait un fils. Ne sentant plus sa joie, ému jusqu'aux larmes, Aïdigalayou, qui ressemblait à un adolescent de quatorze ans, et qui s'était remis à trembler comme une jeune fille, comprenait à cet instant qu'il allait accomplir son phantasme le plus fou, le plus désirer de tous : partager sa vie avec une mère, veuve et quadragénaire !