Romance d'un vieillard attendri dans son berceau

Publié le par Jovialovitch


 

     A présent que mon œuvre est achevée, que mon éveil est proche, je puis bien paisiblement me délecter à la conter à moi-même, mon oeuvre, dans toutes ses dimensions, de la plus lointaine esquisse, celle qui m'apparait si lumineuse, si claire, si « puérile », à la plus proche sculpture, peut-être la plus « sage », mais aussi, sans doute, la plus puissante, la plus indépendante, bref, l'accomplissement dans l'ironie, dans une sorte, non pas de brutalité, mais de férocité sublime, d'accomplissement majestueux, grave, fier et lucide.

     Cela commençait donc il y a des décennies par cette « petite chose », qui ne manqua pourtant pas de marquer les esprits mais s'est bien vite vue rattrapée par l'ombre de la clarté immense qui allait suivre. Néanmoins je maintiens dans mon cœur fané de vieillard cette petite fleur encore efflorescente d'où émane, étonnamment sereine, ma jeunesse qu'il me semble retrouver dans ce souvenir finalement qu'on peine à laisser, ce parce qu'on y ressent, des siècles plus tard, une oisiveté qui ne nous déplais guère, nous qui nous sommes retirés d'une vie pleine de douleur et bruit. Ce qui va suivre en effet, fatigue déjà, par son ampleur et cette sorte d'ascension bouillante en terres découvertes que les rafales du vent glacial n'épargne point, mon corps qui s'en est échiné. Loin des amourettes et des jeunes filles en fleur, ma seconde création est un pas gigantesque dans l'acuité et déjà, dans la raillerie épineuse, disons, dans la gravité froide qui ne laisse plus aucuns ménagements à personne et ainsi marque le début d'une quête exténuante, effroyable et parfaitement inhumaine vu d'ici, de mon œil soutenu. Cette seconde, par l'évolution brutale qu'elle introduit, a déconcerté mais tout cela c'est passé bien vite ; tout ensuite a semblé s'enchaîner dans un rythme effréné jusqu'au sommet de ma puissance et de mon génie qui allait proclamer mon entière et totale indépendance d'esprit. Je retrouve en définitive une pierre solide comme le marbre et identiquement prestigieuse.

     Ma troisième œuvre est une symphonie triomphale, une sorte d'ascension accomplie en une seule fois, et qui aboutit au sommet, dans la nuit, dans un dialogue avec la lune dont l'éclat blanc dépasse prodigieusement les effusions rouges vives d'un soleil levant. La quatrième est une étrange immersion dans des profondeurs aquatiques suffocantes dont l'apnée est l'unique moyen d'en sortir, voluptueuse par la nage souple et synchrone aux glissements imperceptibles des créatures océaniques et des bulles d'air tressautantes. C'est alors qu'arrive, insoupçonnée, inattendue, subitement, la grande œuvre, la cathédrale où le puits innombrable qui réunit tout mon or, ma quintessence, mon amour et ma sévérité, toute ma passion et ma force, rien de plus que les futurs et tous les passés fusionnés, transmutés dans une explosion dont chaque éclats est aveuglant pour tous ces yeux fatigués de banalités, incapables de discerner une lettre derrière tant de lumière. Mais le grand danger de ce genre de folies, c'est bien entendu pour son auteur d'en survivre et de les franchir ; de ne pas, comme l'eau d'un barrage, stagner derrière, certes tranquillement mais dans la pourriture et la viscosité de l'algue. Je parvins à le faire avec, chose curieuse, une relative facilité qui me laissât sur le coup, je dois l'avouer, plutôt dubitatif, au point que j'entamai à cette époque la pire dépression que jamais personne n'a peut être endurée sur cette terre ; je fus pris dans un maelström où se mêlât à la fois ma conscience et l'avenir même du monde, un cyclone que je n'avais pas même imaginé dans mes insomnies les plus noires, une interruption retentissante dont aucun être accoutumé n'aurai pu en ressortir indemne comme pourtant je parvins à le faire au cours d'une lutte extraordinaire qui ne dura pas moins de dix-huit mois dans une succession d'états de condamnation et de convalescence bien brefs.

     C'est ainsi, qu'à l'ombre de cet édifice qui ne laisse derrière lui aucune part de lumière, que sortais, dix-huit mois plus tard, un charmant livre, pétillant, printanier, un livre montueux et fluviatile qui sous des aspects de calme après la tempête que nous venons d'évoquer ; était en vérité un horrible poison cynique et effronté que l'on qualifiât fadement de « modeste » alors qu'il dut éreinter de nombreux estomacs guère abonnés à de tels nectars que pas même les dieux de l'Olympe n'auraient ingérer sans en dégorger le contenu – qu'on ne vienne pas ici me reprocher quelque breuvage indigeste, mais qu'on accable plutôt des intestins fragiles -. Ce qui suivit ? En moins de six années, j'avais édifier dix monuments et achevé mon œuvre ; une œuvre somme toute chantante, éloquente, allègre, qui nécessite bien sûr une hauteur, ne serait-ce que pour en atteindre les plus sobres compostions, et peut-être qu'une tour de Babel ne suffirait à embrasser pleinement mon édifice, mon si bel édifice, moins visible que n'importe quel building plat et soporifique et pourtant à des lieux au-dessus par l'envergure, et surtout par la profondeur, que je puis à ce jour, paisiblement étendu sur mon édredon rouge, contempler, avec un léger rire attendri par ce petit berceau où dort avec moi mon œuvre, ma petite fille, dépourvue de la moindre espèce de conscience, et que je vais bientôt laisser, orpheline, la laissant vagabonder sur des océans déserts, où elle n'aura plus que pour seul compagnon, la solitude.

 

     Mais finalement, on s'en n'est quand même pas mal sortit.

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Publié dans Nouvelles enivrées

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