Les Carnets du dictateur, mélancolies de La Rochelle

7 de juin
Avec ma chère, nous sommes partis vagabonder aux crépuscules des océans. Sur les dunes rosacées, nous nous arrêtons pour contempler gaiement les reflets du soleil sur les eaux réfléchissantes, ce qui ne cessait de nous faire plisser les yeux face à tant de clarté. A ce jour, je n'ai entendu que les logorrhées séculaires des flux et reflux des vagues écumeuses dont la tyrannie est sans pareil (au même titre que le bruit de la trotteuse d'une pendule, bien entendu). Pourtant, je ne regrette pas le brouhaha de la nature, qui lui m'était devenu insupportable à un point difficilement quantifiable et qualifiable. En outre, je crois que le climat de La Rochelle m'est agréable.
Avec madame, nous voyageons qu'au couché de soleil. Et dès qu'il disparaît totalement, nous posons notre tente sur le sable fin et frais jusqu'au soir suivant, lorsque tout se rougie. Nous n'avançons guère, mais le repos nous est profitable. De toute façon, nous assistons à l'instant le plus sublime de la journée d'un homme : le crépuscule, ce délicieux prélude à la nuit. Plus qu'un esthète, je m'autoproclame émondeur ! Mais je m'aperçois que je n'évoque guère ma fräulein. Nous allons nous marier. Sans doute sur Drancy. Quant au voyage de noces, nous hésitons encore entre Auschwitz et Treblinka. J'ai un faible pour le second. Cependant, tout n'est pas si bien ; depuis quelques jours, ma despote bien aimée se sent mal. Elle reste incessamment étendue bien qu'elle ne parvienne point à dormir. Aussi ne vient-elle plus à mes côtés s'émouvoir au déclin du jour et doit demeurer dans la tente. Alors, comme un symbole, j'y vais pour elle. « Deux étions et n'avions qu'un coeur. » disait M.Villon. Mais le suborneur que je suis devenait compatissant et s'étiolait sous les étoiles dans une solitude désemparée. Je ne sais guère ce qu'elle a. Faudrait-il voir un médecin, mais elle s'y refuse. Pourtant j'ai encore son doux numéro de téléphone à ce bougre.
Avant-hier, je suis allé vadrouiller aux dernières lueurs du couché de l'astre solaire. La tendre nostalgie m'étreignis hâtivement et poussait un léger souffle chaud sur mes joues feutrée de soie. Dans ma distraction, je rentrais alors que la nuit tutélaire déjà avait pénétrée les âmes de sa mainmise tentaculaire. Qu'est-ce que je reçus ! Malgré sa grande faiblesse, ma perruche a mit sur moi la pire honte et la plus vaste opprobre. Elle était prête à me donné le fouet. Je crus même un instant qu'elle voulait me faire déporter ! Sa colère était immense et je ne pouvais que m'apitoyer sous ses râles fiévreux. J'en vins, c'est dire, à refuser même l'immortalité tant l'impression du déshonneur était profond et douloureux ; surtout sur ses lèvres acides teintées de hurlements amers et venimeux. En vérité, depuis qu'elle ne dort plus, je la hais. Il me serait pourtant plus facile de la tuer durant son sommeil. Mais si je ne la hais point en la saignant comme un porc ! Malheur à moi ! Je ne pourrais qu'en souffrir. Quant à elle, je la subodore de vouloir m'éliminer durant mon sommeil. Tout cela m'est apparu soudainement aux dernière lueurs du soleil couchant d'hier soir. Là où je médite à loisir. J'en vins donc à croire qu'une lutte à mort s'est engagée entre nous. Une sorte de guerre froide dont j'ignore qui va l'emporter. Néanmoins, je vois cela comme la plus haute preuve d'amour qui puisse être témoigné. Car personne ne se décide vraiment, ce qui exprime, au-delà de la haine réciproque, une marque d'estime et d'amour total. Une marque que viendra rompre la faiblesse de l'un ou de l'autre. Si je suis ce lâche, si je suis ce faible, cet indigne malingre, alors je partirais, confus et désoeuvré, loin d'elle, solitaire, avec comme seule consolation celle d'avoir touché La Rochelle...