Journal d'Alexandre le Grand
Il faisait beau ce jour-là. Le bleu du ciel avait la même profondeur lapis-lazuli que la mer céruléenne qui borde maternellement les côtes ancrées de cette bonne vieille ville d’Alexandrie. L’ardent soleil de cette après-midi estivale me semblait tel celui qui illumine d’un feu puissant, céleste et millénaire le perse lointaine. Cependant, la torride lubricité climatique de cette journée macédonienne était tendrement adoucie par un vent frais et rapide, qui passait entre les feuilles, les cheveux et les étoffes en une douce symphonie versatile et aérienne, muette comme l’est l’enfant qui dort aux côtés de sa mère. Dans l’esquille fier et fragile de cette bruine suave ainsi qu’un drap drapé de soie, je respirai à plein nez. Maître du monde j’étais, mais le serai-je encore longtemps ? J’ai beau avoir sous ma botte l'ensemble du monde connu, n’en suis-je pas pour autant simple mortel ? Je dois savourer chaque instant de ma vie, me disais-je, profiter du temps qui m’est imparti pour réussir mon œuvre ! Conquérir et ne faire qu’un, de ce monde sombre et immense, infini, incompressible ! Je veux l’univers ! Je veux l’unifier ! Le parcourir tout entier ! Rencontrer tout les peuples qui l’habitent ! Parler toutes les langues, voir toutes les villes, toutes les montagnes, tous les déserts, tous les fleuves, toutes les mers, toutes les forêts ! Les dieux me laisseront-ils le temps ? Parviendrais-je à toucher le fin fond de l’absolu ? Les profonds tréfonds de l’infini ? Arriverai-je au bout de mon projet fou ? A réaliser ce pourquoi j’existe ?
Telles furent les existentielles interrogations qui me taraudaient l’esprit en ce jour si vénérable, diadème cerisier, fier et fardé, d’un été qui s’achève. Aussi, ainsi traversé par moult questionnements philosophiques, je décidai d’aller voir un « sage » dont tout le monde me parlait : un certain Diogène. Ces folles frasques, surprenantes et cyniques l’avaient rendu célèbre à travers toute la Grèce. J’appris qu’il vivait presque nu dans une sorte de tonneau, dans l’incontinence et l’impudeur la plus extravagante. Ces toquades affriolantes et incontinentes me fascinèrent ; elles sembaient pour moi l'ultime remède aux fades senteurs intérieurs de la mélancolie, qui envahissaient alors mon âme éplorée, bien que surpuissante et vigoureusement entrée dans l’ardente postérité des millénaires à venir. Lorsque j’arrivais à Corinthe, là où il résidait dans le dévouement le plus total (et volontaire de surcroît), je découvris rapidement son insalubre habitat. « Comment », m’écriai-je goulûment ! Ma surprise est extrême ! Comment un tel esprit peut-il vivre ainsi, pourrissant dégoûtamment dans la pauvreté ! Atroce, crasseuse, crapoteuse ! Affres effrayants qu’une telle intelligence, émaillée d’un tel génie, puisse ainsi demeurer vilainement dans la crasse encrassée de sa propre incontinence ! Indélicatement maculée, pitié : honneur sauf pour cet amoureux de la sagesse ! J’en fus sincèrement frappé.
Je m’approchai de lui. Une fois à quelques centimètres de son corps éclopé, briscard et galeux, dans sa jarre ignoble de pouacres pustules, de gerbes à gadoues vermines, je fut retenus par l’odeur et la vision d’horreur de ce pauvre vieillard malade, géronte obscène et épuisé, pelucheux de sa face pubescente et étonnée. Il me regardait miteux et piteux… je le distinguai mal, mon ombre cachait un peu de ce spectacle brutal et néanmoins fascinant. Ne trouvant que lui dire, je me présente (sans soute m’avait-il reconnu) et devant la chétivité de cet homme, je lui demande ce qu’il veux. « Ôte-toi de mon soleil », me répond-il de sa voix rauque et raillée. Je me recule, cesse de l’ombrager. Alors, il ajoute, triomphant : « Je suis citoyen du monde ! »
Que dire ? Qu’en tirer ? Que voulait-il dire ? Par tous les dieux ! Cet homme est-il fou ? Est-il lucide ? Comment peut-il ? Mais… quel génie ! Quel chien ! Je suis perdue !... il me perd ! Ne suis-je pas son roi ? Ah ! Si je n’étais pas Alexandre, je voudrai être Diogène !...