Journal d'un flan maniaco-dépressif (et sans pâte)
Moi, Flan fardé sous les becs de la nuit : je clame mon ignorance sombre et bruitée. Oui, ignorant je suis, et je resterai ! Je vis dans la souffrance, comme un triste baldaquin dans la jarre de diogène. Je meurs dans l’azur, comme un rauque et pompeux tas pourri. Rage et colère étreignent mon âme aux clans anisés. J’endure des couleurs de pluie et je supporte, sous les rouges nocturnes, l’humiliation sourde et calquée des ouvre-bouteilles. Je hais la cueillir, qui déplace mes lignes, mes coudées courbes, mes nobles lignes ; rondes comme un cœur de neige sous le toit du fardeau ! Je veux rester tel que je suis ! Assiette sous-moi ! Soucoupe tropézienne en sus ! Que le tuf m’attaque ! Je l’attends ! Moi, amas botté, jaunissant sous l’ambre doré, arqué des ténues carnations du caramel cuivré ; moi : flan célèbre, grandiloquent ! Je veux le rencontrer, je veux des coups durs sur mes omoplates, et que le tocsin rebondisse sur mes gogoliennes : je résisterai ! Moi, flan furieux, tout tremblotant de l’âpreté féroce des brasiers de l’est, je ne suis point fade ! Non ! J’ai du goût ! Oui, du goût ! J’inspire l’appétence, comme le scélérat inspire la haine. Ah, les plumés ailés surgissent : qu’ils viennent ! Qu’ils approchent poussés par le vent, comme un orifice par le panard ! Le murmure des livres est avec moi ! Solidaire ! Je les vaincrai, ces vautours venus du lointain : ils apportent l’orage, ô fatalité des champs de blé fauvistes ! Mais qu’ils s’y préparent ! Rien ne m’arrêtera, et surtout pas la condition des flans de ce monde ! Les flans fleurés ont trop flâné ! Il est temps de les réveiller, et serment j’ai fait que réveil baryton je serai ! Au coin du monde, comme au coin du lit, a l’heure dite, rendez-vous filandreux s’il en est, j’hurlerai !... et que ma voix blanche et boisée réveille les flans de ce monde. Ah ! Folles darioles calibrées sur les douceurs de vivre ! Fars affairés fondant gaiement sur les italianités ! Mille-feuilles amazoniennes aux tristesses absolues, que votre élégance vierge et pliée demeure comme le style humide de l’oasis ! Quiches lunaires aux flagrantes fragrances ! Réveillez-vous ! Ne vous laisser plus faire ! Que tout le rayon pâtisserie se soulève ! Comme un seul homme ! Travailleurs bavarois venu de Vienne ou Chantilly ! Tuons la Laitière de Jan Vermeer, nous ne nous en porterons que mieux ! Pâtisserie de tous les pays, unissez-vous ! Ah !... Oh, ma tête, ma pauvre tête, comme je souffre, pourquoi m’exalte-je ainsi ? Certes oui, pourquoi ? Je le sais bien pourtant, fort bien, comme un arbre dans la ville : je suis seul ! Tour seul, bercé par ma conscience qui pérore ! Contre qui ? Contre quoi ? Moi ?... réveiller toutes les pâtisseries ?! Mais suis-je fou ? Foligno ! Il me faut vite retrouver calme et sérénité ! Certes, oui ! Le calme, volupté calme et endormi ! Limbes froids et bleuissants, comme les nuages aimés d’un extraordinaire étranger ! Mon spleen, recouvert des senteurs de la mort morbide, est bousillé sous les affres criantes d’un grand bon en arrière ! Calligraphie morose et suante ! Moi, flan, enfermé, prisonnier comme en pénitence ! Je meurs !... je meurs de cette froideur clignotante, où vibre le son silencieux ! Non ! A chaque fois que s’ouvre la grande porte, j’ai peur, peur encore et toujours ! On va me prendre, se saisir de moi comme d’un arbre fulminé par la foudre des nuits d’été ! Mais non… Rien ! Pas encore !... on m’oublie dans cette vaste cellule métallique froide et fétide ! Maudit frigo ! Qu’on me sorte de là, où je m’étiole découpé, à travers le grillage plastique, et paf !... je m’écrase lamentable sur les yogourts ! Maudits yogourts ! Joviaux yogourts ! Attentat-suicide ! Bouffe aux goûts de chiottes, bâfre ultime du tayloro-fordisme ! Ripaille d’opérette, sans saveur, ingénue merdeuse ! Moi, je sui fait maison, la boustifaille ! Le yogourt, voilà l’ennemi !