Du pied à blanchir le solfège
Si Hector Blazer n’est pas à proprement parler un joyeux luron ni un saltimbanque rigolard toujours prêt à faire marrer les copains avec une bonne galéjade joliment salasse, ce n’est pas non plus un vieux chiant, stoïque, coincé et froid comme une moule, dont le poster fort étroit laisse justement planer autour de sa courte circonférence le bon mot mozartien selon lequel les « gens qui ne rient jamais ne sont pas sérieux ». A vrai dire, Hector Blazer aime à badiner de temps en temps, et il ne rechigne pas à s’en boire un petit dernier pour la route, ni à se déchaîner comme un fou au milieu de la piste au moment du Petit Bonhomme en Mousse lors de ces mariages de campagne du dimanche après-midi où il répond toujours présent, tout fringant qu’il est à la simple perspective d’être le chef de file gaullien et majestueux de la Queue leu leu, qu’il mènera fièrement vers de nouveaux horizons, comme ceux du « sans chemise, sans pantalon », ou des gens du village (qu’on appelle aussi les village people). Notre Hector, il a beau avoir une famille, un emploi, en somme, une situation, il n’en a pas perdu sa gaieté pour autant, et il ne dit pas non à un bon joint de colombienne de temps en temps, ni à un bon porno les soirs de frime ; rien de bien méchant donc, pour cette héros que l’on pourrait finalement placer entre Kant, philosophe aussi prussien qu’austère, et Marcel Fragonard, joueur d’accordéon de la plaine du Doubs, plus célèbre pour sa goulée miraculeuse et sa virtuosité sur le piano du pauvre que pour son lointain lien de parenté avec le peintre des Hasards heureux de l'escarpolette.
Hors donc, un jour de soleil et d’amertume, Hector allait acheter des cigarettes, car en effet, il fume. Arrivant dans le drugstore inexplicablement nommé « Tabac », il attendit son tour, confronté qu’il était au respect moral qu’incluait le présence d’une file. Patientant, il entendit raisonner de la musique. Par une sorte de réflexe inintelligible et automatique, il se mit, comma ça, à battre du pied. Une action commune, banale, comme tout le monde le fait lorsque des notes s’enchaînant pleines d’entrain les unes derrières les autres. Du moins, Hector Blazer le pensait-il. Car à peine avait-il exécuté innocemment quelques mouvements de va-et-vient avec son pied droit, en s’adaptant dans ses gestes cycliques au rythme mélodieux, que toute la file se retourna vers lui en le regardant d’un air où se lisait une surprise saisie d’effroi, teintée d’une haine attendrie aux relents de moquerie désintéressée, colorée des douces senteurs d’une lassitude qui semblait positivement fascinée. Devant un tel regard, Hector Blazer s’arrêta net de taper du pied. Sans comprendre achetait-il ses cigarettes, en se faisant traiter de « zébrâne histrionique » par la serveuse, et en essuyant les regards tantôt vipérins, tantôt railleurs, tantôt admiratifs de la clientèle aliénée par son tabagisme.
Ainsi donc la vie continuait pour Hector Blazer, qui tout de même, ne comprenait pas trop le sens et les aboutissements d’un tel incident. Le soir même, invité par un ami à venir danser dans un de ces fours micro-ondes bruyants et fumeux de dégoulinages du nom de boîte de nuit, il s’y rendît pensif et parfumé. Une fois rentré à l’intérieur, quelle ne fut pas sa surprise de voir sur la piste, tous les danseurs, tous, absolument, qui malgré les rythmes endiablés d’un DJ sur le qui-vive, restaient immobiles ! « Hein ? », se disait Hector devant un tel spectacle… Ils étaient là, debout, tous près les uns des autres, et…sacré nom d’un chien, ils ne dansaient pas, certes, mais voilà que leur pied droit oscillaient de haut en bas, suivant la cadence rythme de l’harmonie techno ! C’était ça maintenant, la danse moderne ? Refusant de l’admettre, il se mit à danser comme il se doit, c'est-à-dire en bougeant toutes les parties de son corps !
Hector regrette aujourd’hui une telle obstination à danser d’une guinguette véritable : il ne peux même plus taper du pied : « ils m’ont cassés les genoux ! »