Le spectre vermillon (ou Le pressentiment)
En direct des Impromptus Littéraires
26 février
Par une étrange circonstance, j’en suis venu aujourd’hui à observer l’humanité ! Chose à laquelle je n’avais encore songé. C’est ainsi que j’ai pris la décision saugrenue de commencer ce journal afin de relater les faits.
J’étais tapi contre un mur dans la rue et des gens passaient incessamment devant moi. Banal, me direz-vous, et c’est d’ailleurs avec le regard de la lassitude que j’envisageais ce spectacle affligeant et tristement quotidien. Mais par une réflexion en demi-teinte, je ne sais pas pourquoi, mais je saisi soudain l’absurdité de la scène. J’en rie même d’étonnement : tous ces gens, où vont-ils finalement ? pourquoi courent-t-ils ? quel est leur but ? quelle est leur signification ? Face à l’absence de réponses s’ouvrait devant moi la perspective de longues journées d’observations et de devises ; et à fortiori, lorsque je saisi le potentiel comique du spectacle. Non seulement le physique des gens prête à rire, mais leur sens, ce qu’ils dissimulent derrière dépasse le cadre du simple sourire, c’est dans de longs et insoutenables rictus hilares que j’allais me plonger littéralement. Ainsi je me livrais à de multiples analyses et interprétations plus ou moins sérieuses. Un vrai travail psychologique que d’observer des gens ! Bien qu’il s’agit au final ni plus ni moins de se foutre de leur gueule ; cette occupation me charmait néanmoins.
Aux aurores, demain je m’en irai observer l’humanité ; et ce jusqu’au crépuscule.
27 février
Je suis rentré plus tôt que prévu, il m’est arrivé une chose effroyable. Mes mains trembles épouvantablement, je sursaute comme si j’étais prisonnier du froid. Ma vision est troublée, sur mes murs blancs, je vois des nuances de rouges se dessiner…..Et lorsque je referme mes paupières, le noir est rouge (et en plus je suis en train de lire Le Rouge et le Noir).
J’étais contre mon mur, pareil qu’hier, j’observai, me délectait, et notait même des détails. Des gens passaient, exactement comme ils ont l’habitude de passer. Et puis elle surgit ! venue de nulle part. Elle était vêtue de rouge, des pieds à la tête. Elle semblait ne pas toucher le sol et portée par le vent, seul son visage cadavérique presque diaphane sortait, rude et austère, d’où s’échappait des cheveux noirs, gris, blancs, parfaitement ordonné et nullement sensibles au vent pourtant fort. Ca a duré vingt secondes ! pas plus, elle s’est effacée comme elle était venue ; mais en surgissant, j’eu l’impression de ne voir plus qu’elle. Et si elle s’effaça, jamais de ma mémoire, elle ne s’enfuira.
Je dus rester des heures, immobile, paralysé, le visage tendu le regard vide, pourtant je tremblais déjà.
A présent m’attend le noir de la nuit, toutes mes pensées sont portés vers une seule chose : le spectre vermillon !
28 février
Je me suis réveillé en catastrophe, je me croyais dans un tombeau…..enterré vivant ! et fis un tel bond furibond que mon cœur me serra atrocement. Avalant une salive sèche, je ressenti à cet instant partout des convulsions sur mon corps desséché. Je n’avais discerné dans mes songes cauchemardesques le spectre en chair, mais toujours sa présence. Aussi fis-je un rêve tellement stupide qu’il en est terrifiant : j’étais dévoré par des marcassins ! ………..rouges.
J’ai déjeuné, je refuse de sortir. Mais pourtant, je ne peux demeurer ici dans une pénombre dévorante, je dois me changer les idées…...Il le faut. Alors, je sors.
J’avais acheté la presse, et je parvins à me sortir de ma seule obsession. A un moment même, je n’y pensai plus du tout. J’étai devant une rue désertée et m’apprêtai à traverser. Et là, elle surgit ! pareil, elle semblait voler mais allait beaucoup plus vite sur la route cette fois vide. En cinq seconde je me retrouvai presque inanimé, étalé par terre, transpirant d’effroi, suffocant, le tournis, la vision rouge cernée……. Etendu sur le bitume rugueux, ce qui me fit reprendre mes esprits, le klaxon glaçant d’une voiture (rouge). Titubant je m’en revenais, le sang battait à mes tempes et au spectre vermillon….
29 février
Je me réveille, j’ai compris la terrible mécanique qui régit le monde ! Tenez-vous bien, chaque fois que je parviens à me défaire de la pensée du spectre vermillon, il m’apparaît ! Et lorsque il occupe mes pensées, il n’apparaît pas. Oui mais voilà, je suis encore plus terrifié en pensant à lui qu’en le voyant ! Et puis si j’y pense pas il m’apparaît ! Donc j’y repense ! et j’suis encore plus terrifié ! Je suis prisonnier. Je suis perdu ! Est-ce que vous comprenez ?! Jamais je n’aurai du me foutre de la gueule du monde, palsambleu !
Les choses se sont précipitées, spectre vermillon en tête, j’avais décidé d’en finir. C’était lui ou moi. Mais par hasard voilà-t-y pas que je viens de retrouver une fille que j’avais désirée jadis et elle aussi. Parait-il qu’elle m’avait vu il y a trois jours lorsque contre mon mur j’étudiais les tréfonds des âmes humaines. Et là, elle est dans mon lit, et m’empresse mais je n’ai pas la tête à ça. Il n’y a que ce spectre qui me hante ; mes mains et mon corps oscillent encore. C’est un traumatisme qui me ceint. J’en suis absorbé et ne peux m’en défaire. Et l’idée de l’apercevoir me supplante……..
1er mars
Catastrophe ! Ce matin, futilement songeais-je au spectre écarlate. La présence de la fille avait eu un effet bénéfique sur mon psychisme. Elle m’emmena chez sa mère pour midi, et se montra particulièrement guillerette. En chemin elle me causa de sa vie ; je fis mine de l’écouter mais je m’appliquais à garder à l’esprit le spectre ; non seulement il m’était difficile de ne pas le pouvoir et d’autre part je n’avais nullement envi de le voir. Et puis je ne sais pas ce qui s‘est passé mais elle m’a posé des questions, je suis parti dans un truc que voilà-t-y pas que je ne me souciait plus du vermillon. En même temps, à l’instant où nous sonnâmes chez sa mère, je me sentais presque épanoui et joyeux. Mais alors là, quand la porte s’ouvrit, je manqua défaillir : le spectre vermillon ! devant moi, à quelques centimètre ! Sa redingote rouge, son visage rude et austère, ses cheveux noirs, gris, blanc, et mes angoisses qui reprenaient, c’est une crise qui allait m’emporter ! Je vous en prie ! Stop ! Sortez ! Je me cachai les yeux pour ne plus voir mais le rouge ne se faisait que plus belliqueux, mes doigts se tordaient tous seuls ! J’hurlai à la mort ……C’est un complot………Ma belle-mère est le spectre vermillon !!!!