Un double scotch pour Chatterton
Confronté au silence d’un monde incapable d’apporter une seule réponse et à la précarité triomphante d’un début de siècle non moins incertain, de nombreux individus avaient avouer que l’existence et la société les avaient engloutis, autrement dit, se sentant vaincu, avaient-ils décider d’en finir, seuls, comme des grands. Mais pour le maire du village, cette situation devenait intolérable, la ville se dépeuplait dangereusement et les naissances étaient, et de loin, inférieurs aux décès. De même, cette recrudescence pathétique en était d’autant plus que M. le maire ne parvenait à comprendre ce geste, celui d’en finir avec soi-même (ou avec les autres.) Il n’était pas rare qu’il professent ainsi, non sans naïveté, des propos tels que : « Trop de suicides, tue le suicide ! » Mais rapidement, nous comprenions qu’il s’agissait d’un homme impuissant face aux réalités de la vie. Mais que voulez-vous faire face aux tréfonds de l’âme humaine ? Toujours est-il qu’une terrible opposition s’était dressée contre lui, l’accusant de ne pas connaître les vrais problèmes des gens et de se soucier du prix de la baguette une fois tous les cents ans. Mais M. le maire étant effectivement loin des réalités ne recevaient point d’échos de ces contestations abrasives. Cependant, le problème du suicide l’interpellait hautement au même titre que l’avenir de sa cité promise dans ces conditions à sa perte.
Il comprenait bien qu’il s’agissait ici d’une question métaphysique et dans ces conditions, il est bien peu aisé de s’improviser philosophe, histoire de redonner espoir à ces êtres serviles et soit dit en passant, totalement lâches, ne trouvant en eux pas même le courage de vire. Mais bref, M. le maire s’était vite rendu à la solution selon lui la plus persuasive quoique l’avis de ses conseillers en fut bien différent. Ainsi, pensant trouver l’unique solution efficace dans la législation, il fit instaurer une loi qui disait à peu prêt ceci : « Le suicide, en tant qu’injustice envers la cité, sera désormais interdit et sera sanctionné par la peine capitale accompagné d’une amende s’élevant à 500 €. » Si certains applaudir devant « une réponse prometteuse et lucide » beaucoup s’offusquèrent contre l’inefficacité promise de cette décision « irréfléchie et excessive. »
Dans la semaine qui suivit sa mise ne place, le débat public fut intense. « Pour ou contre le suicide » « Faut-il interdire le suicide ? » « Le suicide, pourquoi, comment, quand ?» autant d’interrogations qui prirent une envergure démesurée et qui résonnèrent partout entraînant la création d’associations pour le droit au suicide, et autant de contestations allant dans le même sens dénonçant sans vergogne la mode profondément anti-démocratique de l’interdiction sans limites. « On nous interdit de conduire ! On nous interdit de fumer ! On nous interdit de boire ! Et maintenant on nous interdit le suicide ! Non mais on va où la ? » beuglaient les plus acerbes. Et M. le maire était lui agacé de tout se remue-ménage relevant de la pire bouffonnerie et appelait au calme et à la raison obtenant pour seules réponses des centaines et des centaines de menaces de morts.
Dans ce capharnaüm insurrectionnel, bizarrement, il n’y eut plus le moindre suicide et on en vint à croire à l’efficacité de la loi. Pour M. le maire, c’était aveuglant d’évidence : « Ben oui, c’est ma loi ! » disait-il non sans une certaine fierté bien compréhensible. Pour les plus esthètes, il s’agissait plutôt d’une sorte d’une raison de vivre incarnée dans leur lutte. Mais lorsqu’on s’approchait de plus près, chez les concernés, on entendait dire : « 500 €, merde, ça fait quand même chier ! »