Journal d'une victime du keynésianisme
Pouah ! Quelle existence misérable et affreuse je mène ! A vrai dire, ma vie sent tellement la souffre et la putréfaction qu’elle n’en est plus une ! Non… j’ai dans le bouche le goût du malheur, dans le torse la lourdeur du chagrin et dans le cœur la déchirure du tourment… C’est à cause de ma condition ! Foutu métier !… Non mais sans blagues : y’a sûrement une méprise quelque part ! Ils se sont gourés dans le contrat ou y’a erreur sur la personne ! Non parce que ça va faire trente ans que je procède presque tous les jours à une tâche putride que je juge aussi vaine qu’harassante ! Veux-tu que je te dise, cher journal, en quoi consiste mon travail quotidien, celui que j’accomplis désespérément 12 heures par jour sans espoir de promotion ni perspective d’amélioration ? C’est très simple : je creuse une trou quelque part, dans un immense terrain vague, et puis une fois que j’ai atteint une bonne dizaine de mètre de profondeur, hop ! Une machine bruyante et motorisée vient le boucher. « Politique keynésienne ! » qu’il appelle ça, les patrons ! Ordure ! Bourgeois infâmes et crapuleux ! Ah ! Moi j’étais bien, dans mon usine : je surveillai les ouvriers spécialisés. Je devais veiller à ce qu’il est pas d’entourloupes ni d’arrêts où je ne sais quoi. C’était très bien. Et puis, j’avais là un bon salaire. Mais voilà qu’il y a eu la crise : mon usine a fermée, et je me suis retrouvé sans-emploi, comme des millions de gens. Le gouvernement, il s’est dit : « Tous ces chômeurs, ils ont plus d’argent, alors ils vont moins consommer, les ordures. Et du coup, les entreprise vont tarder à embaucher, parce que y’aura point de demande. » Alors ce qu’ils ont fait, c’est des grands travaux ! Ils ont pris tout un tas bien fumant de chômeurs ruinés, et il leur ont fait faire des grands travaux, histoire de leur donner une salaire à la fin du mois, et de refaire partir l’économie ! Moi, mon grand travaux à moi, ça été de me faire creuser des trous. Le souci, c’est pas le travail en lui-même : c’est juste qu’il me donne une salaire, histoire que je consomme. Que je fasse des ponts, des autoroutes, des barrages ou des trous, on s’en branle ! Ben voilà, pas de bol, j’ai pas encore construit de barrage, mais par contre, des trous, j’en ai creusé du tonnerre ! Pouah, des milliers, des millions ! Depuis trente ans, bon dieu ! Non mais oh, en trente ans, elle est repartie l’économie ! Non mais sinon, qu’est-ce qu’elle attend ?… mon coup de pied au cul, la vieille ?! En plus, je peux même pas dire qu’on m’exploite : parce que je sers à rien, à personne. Je creuse un point c’est tout ! Voilà, je creuse. Creuser, creuser, creuser ! C’est ma vie ! « Et toi, tu fais quoi dans le vie ? » Je creuse, eh ducon ! J’ai écrit à tous les présidents de la République depuis Giscard, en leur disant que s’il voulait me faire consommer, qu’il me donne de l’argent au lieu de me faire creuser inutilement ! Parce que je vais crever ! Bordel ! Des petits trous ! Des grands trous ! Toujours des petits trous ! Moi je sais comment ça va finir : je vais en creuser un dernier, et hop ! Un dernier petit trou dans le pastèque ! Non, ça ne peux plus durer ! J’ai franchement l’impression d’être pris pour un trou du cul !