La fragrance des mots
en direct des Impromptus Littéraires
Après une furieuse sieste inopinée d’une heure et demie, il se réveillait tout encrassé, avec dans la bouche un goût de sang et sur le visage les estampilles vermeilles de son oreiller… Se retournant nonchalamment, il constata avec confusion qu’elle était partie… Il ne restait plus sur le côté gauche du lit que quelques traces féminines en décomposition… vestiges fragiles et éphémères d’une présence révolue… Elle s’en était allée, pendant qu’il dormait… Au fond, il le sentait venir, ce départ… mais tout de même… il en était lugubre, le pauvre homme… Elle lui manquait déjà… Alors qu’il s’approchait, couché, du bout de son rouleau, une agréable sensation vint lui poindre doucement dans les narines… C’était son parfum…
Sans perdre une seconde, il bascula, posant sa tête à l’endroit où elle avait dormie… Et la face plongée dans les étoffes plissées de son lit, il respira, à pleins poumons, par le museau… Ce fut poignant… Il était comme un chien, a sentir, en larmes, bouleversé, l’ultime baiser qu’elle lui avait laissé involontairement : un parfum sur ses draps… Comme une emprunte… un petit mot… une rêverie de quelques minutes, qui allait s’estomper dans le souffle du vent… La vacuité même du souvenir… Il profitait de chaque seconde… L’arôme lui enivrait les narines… Les yeux fermés, il la voyait, et l’entendait par le nez… elle était devant lui, à lui sourire, tendrement… Il sentait son âme submergée par cette douce odeur féminine, qu’exhalai son linge flétri…
Ca sentait le printemps, le fumet des plis d’une fleur… C’était l’odeur du blanc de ses yeux, de sa pupille et de son iris ténébreux… Ca avait la fragrance frétillante de sa peau… de cette peau argentée et dorée comme du pain frais sous le soleil… avec ces grains de beauté dégringolant sous ce velours velouté… Ca avait la senteur délicate de ses longs cheveux, qui ondulaient, y’a pas si longtemps, dans les plis de flanelle de ce lit de camelle… Tout en sentant, il semblait caresser, dans une sorte de rêverie consciente, ses jambes menues… ses seins charnus… Il n’arrêtait plus, se perdant dans ce petit univers parfumé, où des milliers de nuances anisées lui embaumaient subtilement l’âme, en un aromate désespéré…
C’était devenu une étreinte, un long baiser, il semblait enlacer cette odeur : son odeur… Il y avait là, cachée dans le remugle léger de ses draps, l’amour… Elle y avait laissé ce lambeau fleuré, ce petit soulier d’or invisible, ces petits cailloux blancs insaisissables, cette ultime trace, cet imperceptible flacon … Il y avait dans cette odeur tout son être, dans toutes ses teintes, toute son intériorité qui surgissait du tissu… Cette émanation d’abricot de fin d’été, ces senteurs de forêts, de pollen et de rose… C’était elle… elle était là, contre son visage… il la voyait, il l’a touchait… Cette odeur, si puissante, qui lui retournait le cœur…
Mais bientôt, il ne sentit plus rien… Et il comprit que l’émanation coruscante qu’il venait de palper de ses narines, ce n’était ni elle, ni l’amour : ce n’était rien d’autre qu’une ruine du passé, qui s’effondrait en silence... dans l’oubli… Ca n’avait été qu’un souvenir… cette odeur, ce n’était rien d’autre que celle de la solitude… cette odeur, ce n‘était rien d’autre que celle de la Mélancolie…