Les Carnets du dictateur, solitude et maux canins
1 de janvier
Tandis qu’il y a à peine un quart d’heure, j’exigeais avec l’énergie du désespoir, l’immortalité, je me demandais, pour la troisième fois consécutive, non sans un profond étonnement, si je ne venais pas de voir ce que l’homme avait cru voir. Cette ineffable question me hantait en vérité depuis hier soir jusqu’à m’empêcher de dormir ce que je ne supporte pas. Perdu dans cette angoisse vagabonde, il m’est difficile, cher journal, d’en venir à cette délibération que je ne fais que repousser par le simple refus difficilement avouable d’en chercher une signification. Pourquoi est-ce tombé sur moi ce truc là ? C’est insupportable, je ne m’y retrouve plus, que faire ? Faut-il convoqué une aide céleste ou divine ? Pourquoi ce tremblement qui m’effraie ? Aide-moi Journal indélicat et insouciant, veux-tu au moins m’écouter innommable salaud ?!
Je ne veux plus jamais revivre une telle journée, ô non je vous en supplie, plutôt que mort m’emporte ! (…)
….inutile de prolonger cette habile diversion, tu l’as déjà compris depuis le début journal émérite et perspicace, mon grand sachem, mon fils, oui tu auras saisis ma haute fourberie, je suis fais comme un rat, ce ne sont que d'immondes balivernes que je te racontes là, pardonne-moi, sans doute ai-je une nouvelle fois failli à mon divin devoir, - ô terrible méprise - celui que l’on dénomme de ce noble nom ancestral et définitivement sacerdotal de tyran despotique, autocratique, dictatorial, et toutes ses sortes de choses. Mais je m’égare une fois de plus dans les prisons machinales de ma machine à écrire prisonnière une fois de plus de mes égarements.
Très d’absurdités vagabondes, après mes solitudes éparses de fin d’automne dégénérescent, je notais non sans étonnement un retour à une joie de vivre gai-luronesque, tel le Prince faisant de la Terre son seul et éternel Royaume, lorsque je m’aperçus de la densité numérique de mon entourage bunkerien (peut-être y avait-il cent hommes dans mon bastion résidentiel et familial). Songeant parallèlement, en cette période de fêtes, à la solitude désespérante d’une multitude déconcertante de sujets, eux-mêmes plongés dans l’accablement le plus sournois, l’asthénie absolue, la dépression suicidaire, du fait de leur isolement, je me sentais presque revivre. Cette simple pensée, savoir la souffrance de milliers de gens, me permit en effet de m’élever dans une sorte de lévitation jouissive, pédalant dans les nuages, je me sentais, jouvenceau fulgurant, prêt à soulever d’innombrables montagnes aux sommets enneigés et tumultueux dans le seul but de plaire à cette femme qui m’intéresse. Ainsi donc, sourire aux lèvres, autant dire tout de suite que le réveillon de Noël fut un redoutable succès à l’issu duquel je fus vénéré, encensé, au prix de nombreuses prises de paroles ou autres entourloupes vocales toutes aussi habiles que désopilantes, redevenant finalement celui que je suis, dictateur perfectionniste et généreux, redorant auprès de mes collaborateurs mon blason, salit par le mépris non-avoué de ces mêmes supplantations bien-aimées, de ces acolytes décérébrés, de ces ministres et autres conseillers consciencieux, ceux avec qui je ne résiste pas à usité allègrement d’ironie voltairienne.
Dans cette optique réjouissante, il fut donc de notoriété publique de poursuivre cet élan cosmopolite de lyrisme ascensionnel par l’intermédiaire, fort bien pensé d'ailleurs, du trente et un décembre, ultime jour de l’année, ultime jour de consternation face à la bêtise humaine avant l’année prochaine, devrais-je dire par simple envol d’une verve teintée de réaction. Le réveillon m’apparaissait alors comme l’aboutissement d’une époque et de même, le point de départ vers une entrée totale dans le champ de la civilisation convertie aux fastes de ma dictature. Un sacre total ! Hélas, poursuivis par un spectre galeux encore houleusement vague, je tombais malade de manière totalement arbitraire, quelques heures avant l’échéance qui allait voir ma consécration finale, avant cet éminent réveillon qui s'annonçait en suite de mon retour glorifié la semaine précédente. Tandis que le septième ciel n’avait alors jamais été aussi proche, je passais, comme un con, ma soirée de la Saint-Sylvestre, non seulement seul mais en plus malade ; souffrant ainsi de ma solitude et de mes maux apathiques. Vigoureusement acculé dans l’obscurité nécessaire et dans mon lit odorant où j’étalais seul ; frissonnant et avec difficulté, mon corps chantant d’une profusion de sonorités gastriques en ré mineur, m’apparu alors claire et terrible, ma mission. Il fallait que je dégueule ! Que j’éructe et en vitesse ! Que je restitue cette intériorité transitoire à l’extérieur originel par voie buccale !
Lorsque j’eus satisfait mon désir autocratique, je me recouchais vacillant sous ma carcasse musculaire et cérébrale ; dans ma tête tapait une massue sur mon crâne résonant ; écrasé, exténué éreinté, anéanti, tout transpirant, à l’agonie, je trouvais pour seul réconfort le bruit mélodieux de la festivité jubilatoire de la pièce voisine qui se fêtait dans une joie contemplative et réjouit une bonne santé !!!!!!!!!