Journal d'une innocente victime du Bonheur
Je me souviens très bien de cette aurore, frêle et terrible, où est survenu comme un coucher de soleil, le malheur de mon amour : ce matin là, fut pour moi, le potron-minet de la mélancolie ! Je le réveillais, avec de douces caresses, de celles qui le rendaient si joyeux jadis, qui lui rappelait me disait-il, sa tendre enfance russe… Mais quand il se levait, je découvrais avec stupeur son visage gris, fermé, marqué, avec des cernes sévères et des yeux rentrés, rouges de larmes… « Je suis triste ! » qu’il me lance comme ça, en pleine figure, recouvrant de sa voix rauque, celle suave et mielleuse, de Jean-Michel Apathi, sur le radioréveil…
On était très heureux, pleins d’avenir et de projets… on se parlait, au clair de lune, dans la plus pure tradition romantique…sous le ciel nocturne porté par un Atlas lactescent… on s’est aimé comme des insensés, d’un amour pur et total, absolu… nous « subissions » cette extase exaltante à chaque instant de notre vie, comme si nos âmes, qui ne formaient plus qu’une, ressentaient pour l’éternité les frissons et l’émotion d’un éphémère crescendo de Mozart… Je le revoie, le regard brillant d’un amour pour moi qui m’en faisait pleurer de joie, je le revois, mon chéri, mon tout aimé, mon choyé amour de ma vie… bienheureux !
Mais diable ! Le bonheur l’a abandonné… comme un chien avant les vacances, comme une grosse merde… « Je suis triste ! » Mon pauvre amour, en un an, j’aurai tout tenté, pour le faire revenir ce bonheur… Psychologues, psychiatres, psychanalystes et autres antidépresseurs… mais hélas, le bonheur l’a bien laissé choir et puis, sa mélancolie… elle n’a rien de thérapeutique, c’est un mal de vivre qui lui ébranle l’âme, une chape de plomb lourde qui s’est bloquée dans son torse, et qu’empêche toute allégresse de venir poindre dans son cœur, c’est une boulle pesante qu’il a dans la gorge et qui lui fait du mal, qui le fait pleurer la nuit, tout seul dans le noir…sa mélancolie… aucune médecine au monde ne peut la soigner ! Je lui ai parlé des heures, j’ai tenté de la faire rire, de la divertir, de lui changer les idées, je me suis battu pour lui, au péril de ma propre santé… mais rien, sa mélancolie, comme un sombre boulet noir, lui reste accrochée, à perpétuité… et le bonheur, ce con-là, qui ne s'en revient toujours pas...
La mélancolie… ce désespoir qui n’a pas les moyens, comme dit le poète… je n’en peux plus… il me dit que le bonheur, c’est « rien que du chagrin qui se repose »… il n’est pas complètement malheureux, mon amant, mais il n’en est pas loin, le tout sans rien maîtriser, ni rien piger… Peut-être après tout que le bonheur (cet infidèle) lui reviendra, un beau matin, comme il est partit… Mais alors là, vraiment…quelle ordure, le Bonheur, bon dieu, mais quel salaud !... Alors moi je le clame, franchement…qu’on en finisse : « Sus au Bonheur ! »