Mi Bémol dans le Cloître
Maurice aime la liberté : pour lui, courir dans les prés verdoyants et les floraisons grasses, c’est le bonheur terrestre… Quand il a été condamné à vingt ans de prison…il en avait gros sur la pomme…Mais il a eu du bol…il n’était pas tout seul…c’est déjà bien, contre l’ennui…Parce qu’au fond, la solitude, c’est la cousine germaine de l’ennui…Par contre, pas de pot, il était tombé dans la même cellule qu’un musicien…comme ça, au premier abord….ça n’a pas que des avantages….
Car le musicien, il sifflotait… Et de tout ce qu’il sifflotait, Maurice n’en connaissait pas grand-chose…au début en tout cas… Dans les premiers moments de leur cohabitation carcérale, Maurice demandait à son compagnon de bien vouloir fermer sa gueule…de cesser de siffler sans cesse, que c’était chiant… Mais au fur et à mesure que le temps passait et que l’ennui envahissait son existence pénitentiaire…Maurice écoutait avec plus d’attention les venteuses mélodies de celui qui était « dehors », chef d’orchestre…
Quand la romance houspillée était douce…légère comme le vent du printemps… rieuse tout plein et remplie d’instants courtois…quand elle fredonnait comme un oiseau pendant la saison des amours….quand elle lui rappelait sa maman, à Maurice….quand elle venait se poser doucement sur son oreille, qu’elle lui caressait tendrement les esgourdes…qu’elle le faisait s’échapper de sa prison sombre et noire, qu’elle lui faisait revoir les prés verdoyants et les floraisons grasses… Alors Maurice comprenait que ce que son chef d’orchestre lui sifflait…c’était du Mozart ! Il l’aimait bien celui-ci, Maurice...Ça lui remontait le moral…des fois, ça lui en donnait des frissons….
Mais ce que sifflotait parfois le chef d’orchestre… c’était triste…bien mélancolique… gorgée d’amertume, ça luisait le chagrin…ça sentait le malheur… l’affliction, le deuil… c’était si beau…si grandiose…si replet de puissance voluptueuse…il en chialait Maurice… de ce spleen musical qui usurpait sa cellule…de ce cri délicat et exquis qui venait lui chatouiller les trippes, au plus profond du cœur…il en chialait…ça lui mettait toute sa misère en face…ça, c’était du Bach, qu’il lui disait le chef d’orchestre…Bach…Jean-Sébastien…
Y’en avait un autre…alors là, ça pétait dans tous les sens…c’était une explosion…pleine de bruit et de fureur !… ça lui donnait de la rage !… ça lui emplissait les sillons d’une colère noire ! … d’un besoin viscérale d’émancipation, de retrouver sa Liberté chérie !... Ah, ils étaient sombres, c’est chuintements…ils étaient noires, c’est bruissements…. Ça sentait la colère, la force, la passion…c’était des mélodies qui en faisaient trembler les murs, qui lui en retournaient l’âme, à Maurice, qui venaient frapper ses tympans…c’était comme des notes qui venaient de l’abîme, de l’éternité, et qui lui disaient, comme ça : « Bon dieu, Maurice, lève-toi Maurice ! Lève-toi ! »
Ca, c’était du Beethoven… Maurice, il ne savait pas lequel des trois préférer… Les trois, c’était beau… Mais ce que son chef d’orchestre lui avait bien fait comprendre…c’est qu’à part ses prés verdoyants et ses floraisons grasses…il était passé à côté de la Beauté, Maurice… Et ça, c’est quand même dommage…