La Valse qui en était toute tourbillonnante
C’est si beau, une femme. Elle s’avance tout près de lui, elle lui caresse la joue, elle se met à lui sourire. Il ne sait quoi faire, il en est même tout gêné, rougissant timidement en baissant la tête…et en claquant des genoux. Son oignon s’ouvre et se referme avec émoi...Le romantisme est absolu. Elle lui dit brusquement qu’elle l’aime. Qu’elle l’attendait. Une valse de Tchaïkovski résonne dans la pièce. C’est peut-être du Chostakovitch. Ils n’en savent rien, mais en tout cas, c’est beau. Ils frissonnent, les yeux dans les yeux. Leurs prunelles sont toutes écarquillées, elles semblent comme tristement étonnées et joyeusement mélancoliques. Il y a de l’amour dans ce regard. Ils se mettent à danser, comme les viennois du XIXème. Comme ils sont beaux, tous les deux, tourbillonnants, comme des bulles de champagnes qu’on renverse.
Ils virevoltent, fixés l’un dans l’autres. Tout tournent autour d’eux dans cette danse torrentueuse et tout se floute dans le mouvement circulaire qu’ils exécutent mutuellement : seuls les yeux tiennent le cap, immobiles comme des rochers dans la tempête. La musique s’envenime : tout virevolte, les notes s’envolent tritureuses, les airs se soulèvent tout venteux, les violons s’époumonent vertigineusement, et leurs deux corps suivent la cadence effrénée d’un carrousel concubin…le romantisme est absolu !
Mais là…Il vomit le garçon. L’a trop tourné le pauvre homme ! Déjà que tomber amoureux, ça lui en avait donné comme une sorte de mal au ventre…alors cette fois, cette valse inopportune, ça l’avait littéralement achevé. Il faisait tout sortir. Diable ! Ca lui en retournait toute la tripaille, cette histoire…il dégueulait le fin fond de ses épigastres embrouillées : un gruyère vieux d’une semaine, un cidre d’un mois, du jus à n’en plus finir, une bave jaunâtre nauséeuse qui lui embourbait les narines…tout ces renvois de marengo…de café-crème…de salades….Il en avait les boyaux prêts à dégorger…il se vide scrupuleusement, comme un ballon de baudruche qu’on désenfle…Des médailles, des pâtes, des restes mâchés de bidoche…le vomitif s’en effrayait…il poussait comme un grand cri…un rot monumental et profond qui accompagnait le grande traînée de déglutition qu’il canonnait de son gosier…Il en perdait l’âme à chaque coup…Ca faisait des fausses route, toute cette merde, il lui en sortait par les naseaux…il éternuait de la déjection…Il en giclait de partout, comme un éclair de vomissure…Il avait des ailes de pigeons avariées sur le dos…de la sauce de petit suisse sur les genoux…des débris de frites érodées qui s’agrippaient à sa glotte rutilante…Tout ça se brasse et mousse, claque, balaye, asperge ses chiottes…et la musique qui continue…et le crescendo qui s’envenime…et Chostakovitch qui s’excite…et le tourbillonnement qui volète encore de plus belle….et le Romantisme qui est absolu…
Et là, il a plus rien, il implore le ciel…Il est vide comme un lapin éventré…lui reste rien dans la carcasse…et paf ! Lui sort encore un bouchée de pain...il vomirait ça langue pour en finir…et ses yeux.…il s’épouvante…il s’époumone…il se tourne vers sa chic donzelle…dégoutée de le voir dans cet état…la trippe lui remonte…il lui vomit en pleine gueule…A la fille, ça lui fait comme une réaction…elle réplique…ça débloque…et voilà qu’ils se dégueulent l’un sur l’autre…dans une valse vomitive pleine de bruit et de fureur…comme un premier baiser…un marivaudage qui viendrait des abbats…une déclaration d’amour viscérale, qui s’enflamme…qui dit, comme ça, en pleine face : « Je t’aime »…qui dit, sous la valse n°2 que…vraiment…le romantisme est absolu…