Journal d’un Pape qui n’en mène pas large
Attends un peu, que je réfléchisse, cher journal….Le conclave avait été long : 104 jours. Les cardinaux, ils chipotaient jusqu’à plus soif sur qui que ce serait le prochain pape. Les ritals, les français et les autrichiens, ils en avaient tellement retournés le problème dans tous les sens, si souvent posés les Pours et les Contres, qu’ils n’en savaient plus quoi faire. Et c’est là que tout est allé très vite pour moi : ils m’élisent 251ème Pape de l’Eglise Catholique Romaine !
J’ignore ce qu'y a germé dans leur tronche, mais je sais ce qu’il s’est passé sur la mienne : j’étais blanc comme une pâte, et j’en aurai fait cailler du lait frais rien qu’à lorgner une petite jatte. Un gars me fait enfiler des frusques d’un inconfort révoltant et un second, d’une laideur humiliante, s’avance vers moi et me demande comment que je veux m’appeler en tant que Pape. Tout esbaudit et totalement pris de court, je lui dis au hasard que je veux avoir le même nom que mon prédécesseur, et je me justifie gauchement en disant que c’est pour lui rendre hommage, à mon prédécesseur. Le moine blèche et moche, me regarde en contenant maladroitement un rire qu’il semble avoir du mal à maîtriser : « Vous êtes sûr ? Parce que permettez-moi de vous rappeler que vous succéder à Pie VI ! » qu’il me dit, odieusement rigolard. Les autres, moines et cardinaux, partageaient indubitablement cette inquiétante jovialité, parfaitement exaspérante.
Moi, certes j’étais sous le choc, mais je n’en étais pas moins pape : « Evidemment, que je suis sûr » que lui dis (alors qu’en réalité, j’en savais rien au fond du nom papal que je voulais, parce que c’est quand même pas le genre de soucis auxquels on pense tous les jours) ! L’autre, il comprend la leçon, et je sors. Une escorte me prend en charge ; de la fumée blanche sort de la cheminée, la foule commence à se réunir sur la place. Je monte les escaliers lentement, en méditant tout ému, que j’en étais devenu le chef de la plus vénérable institution terrestre, et j'en songeai avec une angoisse teintée d’excitation à la lourdeur historique de la tâche sacerdotale qui m’attendait. Un des mecs à ma gauche, un vicaire haut placé, me regarda et me dit avec pédant : « Votre sainteté, vous auriez tout de même pu choisir un autre nom ! » Je le regardai, sans rien y comprendre. Qu'est-ce qu'il a contre les Pie, celui-là ? Je tourne la tête, les gardes suisses se marrent tous en me dévisageant. Certains, plus loin, que je vois à peine, sont littéralment pliés en deux. Je m’inquiète. Qu’est-ce que ça a de drôle ? Pie, c'est très jolie !
On arrive sur la corniche : devant moi, le peuple de Rome et là, il me fête, il applaudit mon élection : je le salue chaleureusement, intimidé tout de même. Le vicaire de tout à l’heure, me regarde et me fait un petit : « Je vous avais prévenu ! », puis s’avance vers le bout du balcon, et crie de sa voix puissante « Habemus Papam ! » La foule lui répond par un grand éclat de joie. Il se tourne, me regarde avec consternation, revient en face de l’afflux : « Il se nomme Pie VII ! »
La masse se marre brutalement à l’annonce de mon nom. Moi-même, je venais de comprendre : Pie Sept. Voilà. Des quolibets me tombent dessus : « Eh, Pie VII, t’as quand même pas la prostate ? » ; « Eh Pie VII, tout va bien à la celle ? » ; « Eh, Pie VII, tu fais toujours ça contre un arbre ? » Dès lors, je prenais conscience que je resterai dans l’Histoire comme étant le pape doté du nom le plus ridicule de tous les temps. Mais au fond, je m’en contrefiche de ce qu'elle peut bien penser, l'Histoire : je lui pisse à la raie !