Les Carnets du dictateur, et la chute vers la folie
122 de mars sous la lune
Joseph m’appris qu’on avait tenté de le tuer et qu’il s’était réfugié dans les chiottes. Je lui assurais toute mon estime pour son courage et sa pugnacité dans les plus périlleuses situations. Il me dit que c’était normal et qu’il n’avait pas inventé le joint de culasse. Je m’en félicitais. Il s’esclaffa. Je m’esbaudis. Il déglutis. Je lui pointa mon 11,43 sur la tempe.
Les cris, les hurlements, les coups de poings, de pieds, n’en finissaient plus depuis deux jours. Je n’avais toujours rien mangé. Mais à présent, j’avais Joseph. Oui après tout, bien que le cannibalisme ne m’attire pas plus que ça, je devais me rendre à l’évidence, me résigner. Son cadavre était encore frais après tout, et j’en avais bien pour une bonne semaine. A cet instant, le silence se fit derrière la porte. En avaient-ils eu marre ? Leur chef les rappelaient-ils pour aller combattre ailleurs ? Mais qui étaient-ils d’abord ces types ? Et ce vieux barbu, où avait-il appris à parler ?
Je pris la décision d’aller voir ce qui se passait dehors. Je ne pouvais m’empêcher de penser qu’ils m’avaient tendu un piège, pourtant je restais persuadé qu’il n’y avait personne. L’incertitude resta doute et moi je semblais guidé par un sixième sens qui m’indiquait ce qui me restait à faire. A cet instant, je ne pouvais m’imaginer d’un quelconque danger extérieur, et pourtant, pourtant. Je portai main à hauteur de mes yeux. Elle semblait trembler et à la fois impatiente. Que désirait-elle, ma petite main ? Elle voulait que je lui donne à manger, oui, c’est cela, elle avait faim la pauvre minime. C’est pas pour dire, mais je sais plus ce que ça mange moi une main. Je crois qu’elle avait un penchant naturel pour la salade. Je lui dis de ne pas bouger, que j’allais lui chercher ça et que j’en avais pour cinq minutes. J’ouvris la pièce et sombra dans l’hébétude. Oh saloperie d’hébétude, quand tu nous tiens.
Une rangé de femmes complètement nues, les seins au garde à vous, se dressèrent à ma simple vue. Le tapis rouge était à leurs pieds. Des trompettes me jouaient dans les oreilles. Et un vieillard meurtri par la guerre, oh oui, par la guerre, s’avança tel un pingouin qui nagerait vers sa banquise. Il me salua sans emphase et sorti de sa poche un parchemin qu’il lut. Un rictus hilare m’emporta au-delà de ce geste dérisoire.
Il fit entrer un homme à la calvitie de plomb, qui semblait, de loin, puis de près, curieusement humain. Parvenus aux abords de la peau belle et sans pareille du vieux grigou, je distinguais des trous de balles qui occupaient son visage. Une bonne dizaine en tout cas. L’être sénile parla alors en ces termes relatés par moi-même et j’en passe : « Monsieur Machin, comme vous le voyez sans équivoque, cet homme a été blessé au visage à cause de vos guerres, de ces véritables fiascos dont vous êtes le seul à détenir le secret. Sachez que si vous refusez d’indemniser cet homme, il pourrait vous faire mauvaise presse. Dans le cas contraire, il pourrait vous conseiller à ses amis. D’autre part, pour ne pas avoir d’ennui avec ça, acceptez, s’il vous plait, je vous en conjure, de nous laissez tranquille et de reprendre un peu vos esprits. » J’ouvris une boite de sardine, le vieux con me paya un coup, je le remercia pour sa bonté fraternelle jusqu’à que mort s’ensuive.