Journal d'un Analphabète en Perdition

Publié le par Lukaleo

analphab--te.jpg      Ô, évanescent châtiment qui trouble ostensiblement ma vacillante âme, éplorée par l’absurdité célinienne de ma frêle existence, échevelée en un flottant altostratus de monotonie chagrineuse, j’use viscéralement de mon impardonnable arrogance prétentieuse pour te poser la question qui brûle d’un feu vivant dans ma carcasse mortelle, et qui avale impitoyablement en mon enveloppe charnelle les derniers sentiments joyeux qu’il me pourrait ressentir en une jubilatoire exultation bienheureuse : pourquoi suis-je de ceux que les autres nomment avec un dédain bien légitime « Analphabètes » ? Pourquoi, être suprême, père de tous les éléments, créateur de l’entité épateuse que je sens résider en mon corps saumâtre, m’as-tu diantre donné cette horrifiante condition sous-jacente d’illettrés sans l’once de ce qu’on pourrait appeler une « culture » ?

        Pourquoi, immarcescible fatalité, imputrescible destin, inaltérable fatum, m’as-tu doté de cette triste certitude, selon laquelle je n’ai qu’une chose de supérieure à mes admirables semblables instruits : ma blafarde balourdise intellectuelle ? Pourquoi ne puis-je pas comme les autres, écrire ces lignes indéchiffrables adroitement composées de mots illisibles, eux-mêmes habilement constitués de sorte de petits bigorneaux noirs aux formes peu académiques, et aux incontestables vertus désopilantes, au moins pour ceux de ma détestable espèce d’ignorants abhorrables. Quel crime ais-je diable commis pour qu’ainsi, je sois totalement privé du droit de lire, de m’instruire, d’en savoir toujours d’avantage sur les irréductibles arcanes filandreuses de la nature, de l’homme et de l’univers ? Pourquoi ne puis-je pas avoir la vaste érudition des autres hominiens, et pourquoi, ne puis-je pas poser sur le papier ces sentiment furibonds qui envahissent mon émanation stylée dans une souffrance pourpre et tenace, telle qu’a dût la ressentir le général allemand Paulus, lorsqu’il donna personnellement l’ordre à ses armées de se rendre, encerclées en Stalingrad qu’elles étaient par les soviétiques, en janvier et février 1943.

         Merveilles du monde que je ne peux exprimer avec des mots, impression misérable d’une croupissante infirmité spirituelle, flétrissure de l’échec ineffaçable qui me déchire le cœur en un saignement lacérant, comment pourrais-je enfin remédier à l’intolérable posture accablante dans laquelle je me trouve enfoncé, comme un indigent mendiant clochardisé coincé dans un crasseux caniveau qui se noie dans ses propres exécrations vomitives ? J’étouffe dans mon ignorance et j’ai beau invectiver de toutes mes forces, en mettant en action toutes les capacités contrapuntiques de mes cordes vocales pâteuses, je ne puis exprimer comme je le voudrai mes sentiments profonds, car en vérité, je n’ai pas le vocabulaire suffisant pour le faire ! Je suis enfermé dans ma latente ineptie, je crève en appelant au secours, mais je le fais si mal que nul ne m’entend !

        J’aimerai tant faire trois ou quatre phrases sans avoir à chercher mes mots, sans me rendre compte avec accablement que j’ignore un terme qui pourrait formuler convenablement le sentiment que je voudrai relater. Le langage est pour moi un univers aussi sombre la nuit saharienne, et dans ce monde de polyglottes fiers de l’être, je percute lamentablement chaque obstacle pointus. J’aurai voulu être un orateur, sentir germer dans me bouches les mots brillants et les tournures de phrases athéniennes sans même que je n’y réfléchisse, comme un doux flot de paroles imperturbables : mais il n’en est rien. Tout cela est pour moi aussi laborieux que les conférences vaseuses de déclinants neuropsychiatres, vieillissant sur leurs diplômes obsolètes et leurs articles mensuels dans les magazines scientifiques.

        Alors j’en appelle aux éléments, à l’éternité toute entière, aux archanges, aux chérubins, phléoles mythiques de ce monde désenchanté, qui répondront peut-être à ma vocifération gaullienne autant que désespérée : qu’on m’apprenne à lire ! 

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Publié dans Journaux intimes

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