Journal d'un Entrepreneur Schumpetérien

Publié le par Lukaleo

Julien.jpg        Bon, il faut que je me bouge, j’ai une réunion dans cinq minutes. Quelle journée : je suis bien content de moi ! On a fait signer deux gros contrats avec les chinois, je viens d’ouvrir deux usines en Thaïlande, et j’en ai fermé trois ou quatre en France, ou en Angleterre, je sais plus. Enfin bref, tout ça est très bénéfique pour la corporation : le cours boursier à New York a d’ailleurs augmenté violement m’a-t-on dit. J’ai fait une conférence de presse où j’ai été particulièrement bon, en détournant habilement les cocardières questions véhémentes que me posaient les investigateurs cathodiques gauchistes indignés par ce qu’ils nommaient une « délocalisation sauvage » Ils m’ont fait sérieusement chier avec ça ! Une délocalisation sauvage, et pourquoi une délocalisation danger public ! Quelle bande de nuls, c’est qu’ils vous feraient croire que l’ami Staline est toujours au Kremlin !

         J’imagine qu’il y avait dans la tenace impertinence de ces chroniqueurs un rapport avec l’annonce de mon salaire. Ils doivent être jaloux, ces minables phalanstères incapables d’entreprendrent rien d’autre qu’un article par semaine dans un torve journal en faillite croupissant d’indigence et de courrier des lecteurs. C’est leur problème : moi, je suis un entrepreneur schumpetérien ! Et comme j’innove, c’est quand même bien normal que mon salaire soit fort : c’est que je prends des risques moi, eh l’autre, eh ! Et puis, ce n’est pas simple de licencier tous les jours  des dizaines de milliers d’unités, de pauvres types de la cinquentaine  qui ont un crédit à taux variable sur 35 ans pour payer leur maison de schtroumpfs et les études de leurs morveux ! Surtout quand on sait ce qu’ils deviennent,  ces communistes en puissance subitement licenciés : des chômeurs haïssables, incapables de se former pour rebondir, qui languissent oisivement dans leurs pitoyables tracasseries, en pensant, détestables organismes monolithique qu’ils sont, qu’ils ne peuvent rien faire d’autre de leurs mains que le même geste obstiné, comme de véritables chimpanzés, comme disait Céline ! Parce que ces types là, qui traînent aux Assedic et à l’ANPE en espérant retrouver un travail sous peu (ce qui est aussi invraisemblable que le retour de la croissance en France) : ils ne consomment pas ! Et au final, qui c’est qui en subit les conséquences, c’est nous, les patrons, qui pour en remettre une couche, sont obligés de licencier encore, puisque ils ont moins de demande !

          Or, on est humain aussi, nous autres : ça nous fend le cœur de licencier ! Faut bien qu’on est une petite compensation salariale de temps en temps ! Par ailleurs, rappelons que les emplois qu’on fait perdre quelque part, on les remplace ailleurs : certes, les communards français avec la  grosse moustache et le rubicon nez rouge, sont substitués par des petites filles indochinoises de treize ans,  payées 1 dollars par jour. Cela dit, là-bas, la vie est nettement moins chère, et avec un dollar par jour on a largement les moyens de vivre dignement ! Et d’ailleurs, c’est pareil pour l’entreprise. En somme, c’est du donnant-donnant, la mondialisation !

         Oh ! Tiens, voilà qu’on me donne les résultats trimestriels ! C’est qu’ils sont excellents, bien meilleurs que les prévisions les plus optimistes ! Oh ! Quand le conseil d’administration va apprendre ça ! Mais, c’est qu’on gagne des parts de marchés de partout dis-donc ! On devient même leader sur le marché de la cosmétique ! Oh, mais c’est que j’en viendrai presque à bander, vite, que je me défroque avant que mon phallus durcissant ne déchire mon slip en cachemire….Voilà qui est fait ! Ouf, je vois que mon entreprise avait fait une belle percée dans le marché du textile chinois, mais n’exagérons rien !...

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Publié dans Journaux intimes

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