Pour quelques trous d'emmenthal de plus
Michel Tarpon est un des plus admirables fromagers qui soit. C’est bien simple, dans le marché de Farigoules-les-vignes où il travaille depuis trente années consécutives, il est assurément reconnu comme le meilleur vendeur de fromage de sa génération. Pourtant, malgré son enviable réputation et la bonne santé de son vénérable commerce, Michel Tarpon souffre. Et comment. Il souffre parce que quelque chose le tracasse d’une façon tout à fait obsédante.
Un matin d’hiver qu’il n’y avait pas grand monde au marché, Michel Tarpon regardait attendrit les quelques beaux pavés d’emmenthals qui resplendissaient fièrement derrière son estimable vitrine. Parmi eux, il y en avait un qui était particulièrement dodu, replet et bouffi à point comme rarement on en voyait des comme ça, d’une beauté laitière boursouflée si joliment ampoulée qu’on eut dit voir un champ de blé sous le vent d’un chaud matin de printemps. Il était couleur d’or, flavescent comme les cheveux ambrés d’une jeune vierge blonde des montagnes munichoises, soigneusement cuivré et si parfaitement proportionné qu’on aurait presque eut du mal à en manger une part : c’était, pour ainsi dire, un chef-d’œuvre de légèreté et de précision. Michel Tarpon n’avait presque plus envie de le vendre, ce gruyère, il aurait voulu que ce saillant morceau d’emmenthal soit éternel, comme les antidestins qu’on trouve dans les musées parisiens, mais ce n’était pas possible : il allait pourrir, le morceau d’emmenthal….
Alors, Michel Tarpon, il s’en saisit du morceau, et il le garda pour lui, en attendant de savoir quoi en faire. Aussi, le regardait-il avec admiration. C’est là que lui sautèrent aux yeux les trous ce cet emmenthal : ils étaient gros, bien ronds, comme des planètes dans un ciel jaune vif. Il les examinait avec attention, et tandis que l’étonnant fumet de ce petit bout de fromage substantiel lui enivrait les narines en mettant ses papilles en émoi, lui vint sans qu’il y pense, comme une évidence, cette indéniable constatation tombée du ciel : « Plus il y a d’emmenthal, plus il y a de trous ! » Un instant, il restait songeur, comme interloqué lui-même par ce qu’il venait de sortir de sa bouche. D’ailleurs, il se répondait comme à lui-même : « Ben oui, mais alors dans ce cas, plus il y a de trous moins il a d’emmenthal ! » Un silence pesant s’installa entre lui et l’esprit intime avec qui il semblait causer. Mais du fond de lui-même, la voix qui semblait résonner à l’intérieur de son crâne dans un écho encéphalique lointain et relativement terrifiant, lui dit, avec un ton sombre et effarouché par la conclusion qu’elle tirait de cette cauteleuse discussion introspective : « …donc, plus il y d’emmenthal, moins il y a d’emmenthal ! »
Dès lors, Michel Tarpon avait beau tourner la question dans tous les sens, il ne savait plus quoi penser. Le fromage à trou envahit son existence, une souffrance sans nom s’installa dans son âme, et il la garde encore aujourd’hui. Cependant, ayant parlé de ce problème cartésien à son épouse, celle-ci eut subitement une idée formidable, qui plomba encore un peu plus l’incompétente concurrence fromagère des Tarpon. Elle inventa le régime « Plein d’air », en vendant un emmenthal avec deux fois plus de trous, donc avec deux fois moins de fromage dedans. Le succès fut fou et immédiat, notamment auprès de la ménagère de moins de cinquante ans. Mais Michel Tarpon reste sceptique : « Ya forcément des lacunes ! »