Journal d’un radiateur hypocondriaque qui se meurt
Le déclin, l'ineffable déclin, l'imputrescible et l’ineffable déclin, le prescrit, l’imputrescible et l’ineffable déclin, le prescrit , l’imputrescible et l’ineffable déclin résolu ; je suis proche, de la fin, s’en est fini, je me meurt, je suis mort (enfin presque). Le sang qui jadis coulait chaud dans mes veines tortueuses a progressivement laissé place à un concentré hémoglobinique de moins en moins chaud, de plus en plus tiède, froid (enfin presque). Je ne suis plus régulé, plus irrigué, ma tuyauterie se dilate, le calcaire inaltérable me condamne, il fait chaud, trop chaud, bien trop chaud, je me sens inutile, ma présence dans la salle de séjour gêne, je ne sert à rien, je me sens ridicule, on se fout de ma gueule, je suis rouillé, je suis fini ; mais comment, j’vais pas tout déballer comme ça aussi sec ! Après tout, que vaux-je sinon ce que je suis, pour quoi on me prend, pour quoi on m'use ? Je suis fébrile, mon sang froid n’est plus très chaud, mon sang chaud est plutôt froid, quoique ma chaude fièvre n’est pas étrangère au fait que j’ai pris froid.
Ca m’a pris l’hiver dernier, bien rude hiver si il en est, le plus rude depuis l’hiver 54, sans aucun doute. On m’a épuisé, on m’a outragé, j’étais à fond, et puis ces petits cons de gamins n’ont rien fait que m’embêté ; tantôt il m’éteignais, tantôt il m’allumait. Au bout d’un moment, j’ai craqué, à bout de nerfs j’étais, il faut bien que je l’avoue, oui, pour la première fois, j’ai…j’ai pleuré, oui, et alors ? On a plus le droit de chialer bordel de merde ?!!! A partir de là, je ne me souviens plus de rien. Je sais juste qu’un type est venu, il m’a ausculté, et puis il m’a soigné, et ce, sans anesthésie ! Un barbare ! Un goujat ! Un malotru ! Voilà ce que c’était que ce malappris !
Maintenant, je vis au ralenti, je me repose mais je suis quand même fatigué, et puis surtout, l’hiver n’est plus bien loin. Tout va reprendre, l’interminable tocsin hiémal, l'adynamie quotidienne, la dépression, ces petits cons de gamins qui vont revenir me faire chier ! Je suis las, l’aventure ne me dit plus rien à présent. Et puis, j’ai du cholestérol.
Je ne veux pas qu’on m’enterre, je me ferai incinérer, comme mes aïeuls, mais avant, il faudrait que j’écrive mon testament. Quand j’y pense, la vie n’a rien de bien exceptionnelle. Ca se passe et puis c’est tout. Et puis alors, qu’est-ce qu’on peut s’emmerder. Ah, rien que de penser à ces interminables journées dominicales passées devant le Jour du seigneur, à s’endormir, ou à se morfondre dans sa solitude, totalement harcelé par l’obscurité d’un ciel nuageux confus, qu’on croirait la fin du monde. Si on pouvait au moins révolter, on se marrait un peu bon sang de bois, mais alors, là, c’est asthénie et platitude.
Ce que je vais faire, c’est que je vais me laisser mourir à petit feu. Bon par contre, ça risque de jeter un froid…