Le petit homme de l'automnale saison

Publié le par Lukaleo

Le petit homme esquissait un diligent sourire noir et sermonnait d’une voix discordante, infiniment désuète, une indomptable parole, s’esbaudissant sur une pile automnale d’ouvrages ancestraux. Dans sa solitude de performance humaine, et dans l’isolement, la claustration totale, le petit homme poursuivait ce monologue d’improvisation tandis que les premiers flocons neigeux se dispersaient sur les herbes vertement recolorées par l’humidité redondante dont le phénomène climatique se voulait le forcé porteur. C’est bien une heure plus tard qu’il contempla l’incroyable précipitation austère qu’il sembla, par une habile expression de négligence énervée, médire jusqu’à bien des cimes. Encerclé par ce paysage enneigé, le petit homme compris qu’il était temps d’aller quérir le violon. Posant le bas de l’instrument sur sa clavicule gauche encore puérile, ses doigts (excepté le pouce)  habiles et exercés vinrent se poser sur les cordes tremblantes du haut de l’appareil musical. A cet instant, sa main droite pourprée saisit l’archet et frotta fébrilement les cordes en staccato. Un son rauque, éraillé et guttural pénétra la pièce avant de retomber par névralgie dans le demi-chaos auditif d’une vie éphémère, condamné à errer pour toujours dans le plancher grinçant de la bâtisse oubliée. Le tout prit soudain de la dimension ; les fenêtres et la porte semblaient alors brusquement s’ouvrir, permettant de répandre la mélancolique mélodie par delà les parpaings monolithiques de l’internement résidentiel.

Non loin de là, dans une cabane de bois d’acacia, un vieil homme endurci par le célibat, n’eut d’autres réactions que d’entreprendre un solo de trompette à l’entente du monologue musical de ce saltimbanque violon. L’ensemble du concerto ne tint pas moins de trente minutes avant que le vieil homme fut victime d’un arrêt cardiaque qui le faucha sur le coup à la suite d’une longue agonie. De son côté, le petit homme fixa l’horizon, et l’esprit ailleurs, sembla tout ignorer des épaisses bûmes rosées qui s’élevait un peu plus loin. Une légère ridule émergea de sa douce enveloppe épidermique non loin de son œil droit. La satisfaction se lisait sur son visage.

Le petit homme piétinait le sol fendillé, il se doutait bien qu’il se passait quelque chose d’anormal, mais que faire ? Mieux valait retarder le désarroi à demain pour s’en défaire. En attendant, il fallait recommencer, jouer encore et encore, ne pas s’arrêter, jouer fort. Le son de l’alto ne se réfléchissait point en un retour de trompette habituellement réciproque. Des larmes de douleur coulèrent désespérément sur les joues abondantes du petit homme, hanté par le visage de ce pauvre père que le vieil homme se voulait être l’incarnation et qu'il n'avait pourtant jamais vu, certes falsifiée. La nuit s’annonçait courte.

Délaissé, incapable d’exister, sa vie était en fait, une dépendance de l’existence du vieil homme suscité. Alors, se sentant pour la première fois seul sur cette terre, désespérément seul, il massacra par la pensée ce violon transmis de père en fils, le porta à l’agonie et l’oublia. Encore habité par son accablement désespéré et l’incertitude hallucinogène qui s’en suivait, le petit homme se figea soudain à l’entente d’une résonance discordante et sourde qui le saisit à la gorge. Reprenant le Stradivarius ressorti un temps de l’oubli, il accompagna cette réponse, ce denier signe de vie de ce vieux ; la résonance emprunt de mélancolie dépérit sur le long et terrifiant bruit du glas sonnant.

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Publié dans Nouvelles enivrées

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