Journal d'un Ongle Incarné
Nous somme cerné par le néant : il y l’avant, le pendant, et l’après, sauf qu’en fait, l’avant et l’après, c’est le néant, un chaos inexistant où seul le vide existe. Question néant, j’en connais un rayon : je suis un ongle incarné. J’ai compris en me recroquevillant dans la chaire malsaine d’un doigt de pied puant que la vie n’avait pas de sens : je suis né libre, respirant dans l’air pur d’un jeune pied qui gambadait nu dans les airs d’un berceau douillet, et je ne suis aujourd’hui qu’une infâme pince jaunâtre, qui s’enfonce comme les racines d’un arbre moribond dans la venaison vieillissante d’un senior qui souffre autant que moi.
Ah ! Que j’étais beau et brillant, quand, plat, doux et luisant, je décorai de ma forme limpide le bout d’un gros doigt de pied qui par moi était couronné. Que j’ai été malheureux, quand, victime innocente des outrages du temps, je me suis vu me racornir inlassablement sous l’effet despotique de chaussures parfois trop petites. J’ai eu beau lutter contre la fatalité d’acier qui forçait sur mon corps disloqué, je n’ai rien pu faire : mon terrifiant fatum, c’est de finir incarné, j’en ai aujourd’hui la triste certitude, et je m’en laisse aller à la décrépitude ! A quoi bon lutter contre des bottines, des converses et des baskets. C’est inutile, je ne peux pas, et par ailleurs, je peux m’arrêter de grandir. Je pousse, je pousse, et puis évidemment, je me replie et m’enfonce sans le vouloir dans le bout de cet orteil que je devrai simplement surplomber.
Parfois je rêve qu’on me rétablira, que je retrouvera ma splendeur passée, mais ce ne sont là que divagations rêveuses, et régressions maladives. La réalité est bien là, aussi inévitable que le croc-en-jambe hilare de la godiche faucheuse. Je ne respire plus, je crève de l’intérieur, m’amenuise plus le temps passe en perçant les viscères secrètes de l’anatomie mystérieuse où je m’engloutit, comme un bathyscaphe dans les profondeurs diurnes de l’océan. Je voudrai qu’une opération soit faite, qu’on rétablisse la vérité sur mon compte : je ne suis pas le bout infâme d’un tuyau, je ne suis pas normalement le couvercle arrondie d’une boule de pue, je ne devrai pas voir croûte et saignement dans mes contours. Je devrai être libre, pousser droit devant moi comme une fleur au début du printemps, avec la confiance et la joie d’un rhododendron insouciant.
Alors que faire ? Il faudrait que je prenne des vacances, mais les gens de mon espèce ne prennent pas ce genre de dispositions réparatrices, il doivent accomplir leur mission sacerdotale jusqu’au bout. Et moi je la finit mal : ma lunule a disparue et je n’ai plus de kératine à mon fondement ! Mais une peur encore plus terrible m’habite depuis quelque temps : un monstre terrifiant pourrait bien venir un de ces jour me faire du mal, sans la moindre considérations pour la souffrance terrifiante que je subis à chaque instant de ma vie depuis des temps qui me semblent immémoriaux. Ce monstre abject, cette créature abject, cette hideuse monstruosité qui me veut du mal, et qui guette à l’affût pour m’attaquer une fois le dos tourné, ce n’est autre que le Coupe-ongle ! Alors je le clame haut et fort : Sus au coupe-ongle !