Phase Terminale au Bravissimo
Dans sa chambre d’hôpital lit unique avec vue imprenable sur la mer et télévision couleur (la seule du service « phase terminale »), Maurice Vertèbre était très heureux. On lui rendait souvent visite, il y avait plein de fleur autour de son lit, la nourriture était bonne, et on peut le dire sans crainte, le seul défaut de sa chambre, c’était lui. Car en effet, Maurice Vertèbre ne faisait pas honneur au monde hospitalier : son comportement frisait l’indiscipline, ce qui est relativement rare dans un dispensaire charitable où en général, les patients n’ont pas l’occasion de faire les mariolles. Mais Maurice Vertèbre était un patient assez particulier dans le sens où il n’était pas malade. Le lecteur cartésien pensera dès lors que cet individu n’a rien à foutre dans un hôpital, ce qui n’est pas faux, puisqu’il n’est pas malade. Eh bien il n’aura pas tort. Cependant, gardons nous de blâmer ce pauvre Maurice Vertèbre : il n’est pas là parce qu’il a odieusement profité de la naïveté bien connue du personnel hospitalier ; c’est au contraire la connerie bureaucratique de ce dernier dont Maurice Vertèbre est la victime innocente !
Rentré dans l’hôpital des « Bravissimo » de Fleury-mérogis en 1959 à l’âge de trente-trois ans (Intermède comique à l’usage des lecteurs avertis : « Dites trente-trois ! ») pour se faire opérer de la Prostate, Maurice Vertèbre fut soigner, se reposa quelque jours après son opération bénigne, mais, et c’est là que se noue l’intrigue terrifiante, il ne ressortit jamais ! Pourquoi, c’est aussi la question qu’il se pose : une erreur de nom, un échange malheureux de maladie, la perte inopinée d’un dossier capital, le fait malheureux de la paresse d’une secrétaire incompétente, la volonté ignominieuse d’un vicelard qui se serait mit un jour dans le tête que Maurice Vertèbre ne pourrait jamais sortir de l’hôpital, autant d’hypothèse auquel Maurice Vertèbre pense jour et nuit ! Parce que ça va faire quand même cinquante ans que Maurice Vertèbre n’est pas sortit de l’hôpital, attendant le jour crucial où le souriant médecin viendra le voir et lui dira de sa voix mélodieuse : « Eh bien ça y est, on s’est remit de son opération de la Prostate ? On va pouvoir retourner à la maison ? » Mais ça ne vient pas, alors Mauricie Vertèbre attend. Sa femme aussi, tous les soirs elle vient lui rendre visite, et pleurant, lui demande quand est-ce qu’il pourra sortir, quand est-ce que cette foutue maladie de la prostate sera enfin terminée !?
Maurice Vertèbre a beau avoir la télévision : il s’ennuie méchamment, et c’est la raison pour laquelle il taquine les infirmière avec des blagues salasses lorsqu’elles viennent lui changer ses draps. On a beau l’occuper un peu, en ayant fait de lui la mascotte de l’hôpital, ça ne suffit pas, il s’ennuie, et commence à songer sérieusement à une évasion, qu’il prépare déjà activement avec sa femme. Guettant à l’affût dans leur Renault R5, elle sera posté à l’entrée de l’hôpital, et vers trois heures du matin, il sortira, et elle l’emmènera loin de cet hôpital maudit, où il aura passé les deux tiers de son existence de mourant impotent. Mais en attendant le suppositoire de 18h30, Maurice Vertèbre s’amuse à la balançoire avec son lit médicalisé ! Quelle exultation !