Fafoeutte : Dixième - Le retard
C’est l’histoire de l’homme qui n’était pas né au bon moment. Non pas qu’il soit né à quelques malheureuses encablures temporelles que ce que son flippant fatum transcendant avait prévu dans le livre janséniste de son existence, mais plutôt qu’il soit né avec quelques décennies de retard. Et quand on parle de l’homme, on pourrait très bien parler des hommes. Il suffit de regarder d’un œil distrait et circonspect les extrémistes politiques désuets et obsolètes qui croient encore durs comme fer à l’existence de deux classes sociales antagonistes et au combat qui les confronte, ou à l’opposé, ceux qui sont persuader au plus profond de leur infect chaire que certaines races sont appelées à en dominer d’autres. Ben voyez, c’est pas compliqué, il s’agit là de gens qui sont nés trop tard, avec un bon siècle de retard. Remarquez, il y a pire bien sûr : ceux qui par exemple son nés avec un millénaire de retard, et qui se lancent dans le Sainte Reconquête de Jérusalem en ayant la divine impression d’accomplir une Mission qui dépasse toutes les autres.
Ce cas, aussi terrifiant soit-il, fait rire de bon cœur à côté de celui qui trouve son essence fondatrice en la personne qui est née avec deux bons millénaires de retard, et qui veut revoir s’accomplir sur le bassin méditerranéen l’Empire Romain, ou celui qui pense voir le fils de Dieu dans tous les coins de rues et qu’on appelle avec une piété fiévreuse : Jésus. Mais tout cela n’est que broutilles à côté de l’homme qui est né avec pas moins de neuf millénaires de retard, et qui par conséquent ne connaît pas encore le roue, l’écriture et l’agriculture et Dieu si cette catégorie là est prolifique (on appelle ces gens les africains, aux dernières nouvelles). Mais tout cela est si démesuré d’un point de vue bassement temporel que le propos en est presque caricatural : espérons que la thèse qui entourera la description de l’homme qui est né avec trente ans de retard ne le sera pas.
A la vérité, il s’agit d’un homme blessé par les outrages d’un temps qui n’est pas le sien. Cette homme, n’en ait pas vraiment un. Mais presque, il n’est plus qu’à quelques mois de le devenir, poils pubiens ayant subitement remplacés boutons d’acné. Mais pour le moment, il a dis-sept ans. Mais en vérité, à l’heure qu’il est, il devrait en avoir un peu plus de cinquante. Alors vous penser comme il est triste cet homme, qui a raté jusqu’à se naissance, et qui contrairement aux nobles détestés de Figaro, ne s’est même pas donné la peine de naître, en tout cas au bon moment. Il souffre, car il le sent bien, cette époque surannée étouffant dans un conformisme du meilleure aloi le dégoûte. Le découverte adolescente de la vie, il n’aurait pas dû la faire au milieu de cette jeunesse qui pense à sa retraite et qui arbore des habits aux slogans révolutionnaires alors qu’elle n’a pour seul souci que son confort personnel d’individualiste narcissique. Non, c’est très clair dans son esprit, la découverte de la vie, il aurait normalement du la faire dans le bruit et la fureur de seventies mythiques ou l’insouciance était l’odeur de l’air, et l’euphorie collective, son parfum.
Il ne lit que des mouvements littéraires et des auteurs morts, n’écoute que de le musique classée aujourd’hui dans la rubrique nécrologique, ne regarde en règle général que des chefs-d’œuvre cinématographiques vieux de plusieurs décennies, et admire les peintures d’artistes pourrissant dans leurs fosses communes depuis plusieurs siècles. Mais en même temps, que faire d’autres ? Il aurait tant voulu vivre pendant cette période d’émancipation culturelle qui était la sienne, vivre ces folles aventures, impossibles aujourd’hui, où tout était permis, où la liberté flottait dans l’air venteux d’un monde qui profitait de sa reconstruction pour changer en profondeur, il aurait tant voulu voir ses moment où les siens se révoltaient, où le vie prenait le dessus sur le protocole qu’on lui impose aujourd’hui, il aurait voulu voir ailleurs qu’en souvenirs cathodiques vaseux ou en hommages photographiques hypocrites ces grands créateurs reconnus, sans équivalents aujourd’hui, et se voir créer devant lui la promesse d’un avenir encore meilleur, d’un monde de demain qui, dessiné à son image comme à celle de ses amis, aurait été plus humain.
Mais l’homme en question est né en 1990. Et de tout cela il n’a rien vu. Sa seule certitude est d’être dans le doute, sa seule certitude, c’est que demain sera nul. Déjà qu’aujourd’hui n’est pas facile !