Ludwig Van degré celsius
Roland Dufoutre venait de finir le tour du monde. Malheureusement, lorsqu’on a fait le tour du monde, une question subsidiaire se pose indubitablement. Quoi faire lorsqu’on a tout vu et qu’on voulait tout voir ? Roland Dufoutre le sait, il devra prendre une décision. En finir ou repartir. En finir pour marquer la fin logique du raisonnement ; repartir au risque de se voir confronter à l’ennui et à la lassitude liée à la répétition. Le dilemme est d’envergure.
Peu de temps après son retour, toujours et sans cesse plongé dans ses réflexions, Roland Dufoutre se sentait devenir sourd. Il crut voir la folie le gagner ; mais son mental, fort et de solide construction, demeurait le digne garant de la crainte suscitée. Finalement, le temps passa et il ne décidait rien, ou plutôt, il choisissait de ne pas choisir (ce qui est déjà un choix courageux).
Un an plus tard, Roland était devenu entièrement sourd. L’handicap que qualifiait ce qui le nimbait ne trouvait point de remèdes et constituait surtout un considérable problème. Car en plus de ne point dissimuler un certain goût pour les tours du monde, Roland était un fan absolu, un inconditionnel inextinguible, un adepte boulimique de Beethoven. C’est alors que s’intercale l’oscillante équivoque. Car je vous le demande, comment écouter du Beethoven lorsqu’on est sourd ? Oui mais mégarde : le destin funeste de Roland n’était-il pas sans rappeler d’autre part celui d’un immense et pur génie musical ? Après ceci, qu’oser croire, qu’oser faire ? Car une fois de plus, Roland était plongé dans un terrifiant dilemme qui ne trouvait d’aboutissement que dans le fait de choisir entre l’acceptation de ce qui serait donc un sacerdoce, ou dans le refus du châtiment infligé qui consiste à ne plus pouvoir ouïr du Beethoven. Heureusement, Roland ne manifestait aucune sympathie envers Vanessa Paradis alors que lui-même était muet.
Deux ans étaient à présent passé sans que Roland n’ait pu trancher dans les deux choix qu’il s’était imposé de faire. Toutefois, notez bien que ces deux choix n’étaient en réalité qu’un. Fusse possible d’en finir et de refaire le tour du monde qu’ils pourraient être deux. Aussi, ce n’est pas le cas.
Finalement le temps poursuivit son irrémédiable course. Puis vint un jour où Roland se suicida. En réalité, il n’avait pas décidé d’en finir, non, Roland s’était rendu simplement compte que Beethoven était mort depuis bien longtemps ! Hélas pour lui, Beethoven ne s’était pas suicider.